Au Louvre-Lens, embrassez qui vous voudrez

Muriel de Crayencour
23 janvier 2016
Le XVIIIe siècle est le siècle de l’amour. C’est le temps des Noces de Figaro de Mozart, des sentiments amoureux éternels mis en peinture par Watteau, puis Boucher et Fragonard. C’est aussi le temps des odes et poèmes de Jean-Baptiste Rousseau, considéré par ses contemporains comme le prince de nos poètes lyriques.

Louis XIV meurt à Versailles le 1er septembre 1715. La fin de son règne est marquée par une crise économique et financière. La guerre de Succession d’Espagne (1701-1713) coûte cher. La famine de 1709 accroît la misère du peuple. Sa dernière épouse, Madame de Maintenon, exagérément dévote, rend austères les dernières années de règne. Son seul fils parvenu à l’âge adulte meurt en 1711 tandis que les petits-fils qui auraient pu lui succéder meurent en 1712 et 1714. Arrière-petit-fils de Louis XIV, Louis XV devient roi à l’âge de 5 ans. C’est son cousin Philippe, duc d’Orléans, qui devient régent jusqu’en 1723. Il va mener des réformes novatrices du système gouvernemental et sur le plan financier. Il contribue à la libération des idées, annonçant la philosophie des Lumières. La Régence est une période de nouveauté pour les arts. Dans un contexte général de hardiesse et de fantaisie, le goût évolue vers un style plus léger, plus naturel.

En 1753, Madame de Pompadour écrit une chanson pour les enfants : Dansez, embrassez qui vous voudrez. Il semble que la Marquise se soit contentée d’adapter un texte plus ancien qui évoquait l’interdiction pour les prostituées d’exercer dans les bois et qui les invitait à commercer dans des cabanes signalées par des rameaux : « Nous n’irons plus aux bois, les lauriers sont coupés ». En 1765, La Pompadour n’est plus la maîtresse de Louis XV mais juste une amie. Elle commence une campagne pour expliquer ce changement de statut. Ce double langage est l’illustration parfaite de ce qui se trame avec ces deux thèmes, celui de la Fête galante et de la Pastorale, abordés dans l’exposition qui s’est ouverte en décembre au Louvre-Lens. Grâce, légèreté, paysages idéalisés, bucoliques, buissons cachant des amoureux alanguis, allégories, symboles parsèment les œuvres rassemblées ici.

Apparus au XVIe siècle avec Le Titien, ces sujets se diffusent aux arts décoratifs jusqu’aux costumes de scène. Popularisés par Antoine Watteau puis François Boucher dans la première moitié du XVIIIe siècle, ces sujets connurent en immense succès jusqu’à la Révolution. A l’époque, les peintures étaient classées par niveaux. Le genre majeur pour aborder les sujets religieux et mythologiques. Venait ensuite la peinture de portrait. Puis, moins valorisé, le genre mineur, à savoir la nature morte, le paysage, la scène de genre.

Watteau, lors de sa réception à l’Académie royale de peinture et de sculpture, présente Le Pèlerinage à l’Isle de Cythère, une allégorie de l’amour dans un paysage où l’on retrouve des éléments mythologiques – Vénus, quelques zéphyrs, Cupidon – ainsi que des personnages populaires comme des bateliers. Faisant exploser les limites du classement par genres, il désire évoquer l’idée que l’amour transcende les classes sociales. Ce tableau fit controverse puisque son titre fut biffé et remplacé par Fête galante.

Cette Fête galante se diffusa via des estampes dans toute l’Europe. Et jusqu’en Chine. François Boucher propose sa vision, rustique et pastorale, avec le berger habillé de satin, une lecture idéalisée de la vie sentimentale des bergers et des bergères. Que l’on retrouvait dans la littérature avec L’Astrée d’Honoré d’Urfé mais aussi les écrits de Jean-Baptiste Rousseau. Ces bergers et bergères, figures de théâtre, irréelles, oniriques vont s’imposer comme le paradigme du bon goût. Les aristocrates commandent des pastorales pour décorer leurs appartements. Les penseurs insistent sur le fait que la classe paysanne est la seule heureuse.

Plébiscité, le genre fut soutenu par la famille royale. Il prit une connotation plus politique avec une toile de Jean-Baptistes Oudry figurant une ferme, commandée en 1750 par le dauphin, fils de Louis XV. L’œuvre devait rendre hommage à la vie rustique et aux bienfaits de l’agriculture. Offrant au pays la paix, le souverain permettait à ses sujets d’exploiter dans la quiétude la terre nourricière. La Ferme rendait alors hommage au gouvernement de Louis XV et délivrait un message politique bien éloigné des appels à la légèreté de Boucher. Vint ensuite Fragonard, avec les Hasards heureux de l’escarpolette, dans lequel il mit bien plus de coquinerie que ses prédécesseurs. Au monde idéalisé de la paysannerie s’ajoutait la joute amoureuse.

Une des salles de l’exposition est réservée aux arts décoratifs. On y voit comment la manufacture de porcelaine de Meissen, puis celle de Sèvres – créée pour contrer le succès de Meissen et éviter que l’argent ne sorte de France – s’emparèrent de ces thèmes qui se diffuseront jusque sur les tables des grandes familles. Une visite galante s’impose donc à Louvre-Lens, d’autant plus que la Galerie du temps présente un nouvel accrochage avec d’importantes pièces de l’Antiquité et de la période égyptienne.
Dansez, embrassez qui vous voudrez
Louvre-Lens
Lens
Jusqu’au 29 février
www.louvrelens.fr





















Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.