L'abstraction coréenne comme une méditation

Muriel de Crayencour
05 mars 2016
Une génération d'artistes coréens abstraits et leurs œuvres produites entre 1960 et 1980, c'est ce qu'offre à voir la Fondation Boghossian qui démarre un nouveau chapitre de sa vie de centre d'art bruxellois. Louma Salamé a en effet été nommée directrice générale, après que Ralph Boghossian, qui succède à son père Jean en tant que CEO de la Fondation Boghossian, a introduit en septembre passé le nouveau directeur artistique, Asad Raza, à l'occasion d'une fête gargantuesque où tout ce qui compte de people culturel bruxellois a été invité. Dernière arrivée, la responsable communication : Caroline Schuermans. Nous reparlerons de cette nouvelle équipe.

Sept peintres abstraits coréens ont tenté, au travers de leur création, de s'extraire d'une spécificité culturelle - avec son bagage de formes, motifs, médiums et pratiques - et politique, sans la renier. Dans les années 1960, le gouvernement coréen est autoritaire. La société est rigidifiée. Les artistes du mouvement Dansaekhwa s'appliquent à être modernes, non pas pour suivre une tendance venue d'Occident, ni par souci d'universalisme, mais bien au cours d'une "négociation avec la spécificité culturelle locale et une notion occidentale de modernité qui allait définir le devenir du mouvement connu sous le nom de Dansaekhwa ou Peinture monochrome coréenne." Cette articulation entre culture nationale et universalisme leur a aussi permis de s'opposer au contexte politique de la Corée, de manière à la fois non directe et percutante. Avec l'abstraction, ces artistes pratiquaient une forme silencieuse de protestation. La Corée reste un pays très pauvre jusque dans les années 1980. Y peindre était un geste suprêmement politique. A la question Vous êtes un artiste coréen ?, Lee Ufan répond J'essaie d'être artiste. C'est plus difficile que d'être Coréen.

Les œuvres à découvrir sont d'une beauté stupéfiante. Les motifs qu'on y retrouve, leur rythme, ont trouvé dans l'écrin de la Villa Empain une résonance dans les dessins des bois vernis et des marbres. Dans ce cadre strict, dans cette architecture années 1920 aux lignes précises, les déambulations de leurs pinceaux sur la toile font éclater une liberté de ton chantante, vibrante, irradiante et profondément joyeuse. Pour notre œil d'aujourd'hui, ces artistes coréens sont déjà des classiques dont nous pouvons nous régaler. Mais il faut imaginer comme leurs toiles étaient audacieuses à l'époque !

C'est un duo de commissaires , Sam Bardaioul et Till Fellrath - fondateurs de la plateforme Art Reoriented en 2009, qui opère entre Munich et New York - qui ont proposé cette exposition à la Fondation Boghossian. Durant la présentation, ce fut un régal de les entendre. Leur passion et leur connaissance du mouvement abstrait coréen Dansaekhwa a fait mouche.

Ha Chong-Hyun (1935) utilise la toile de chanvre tissé, au dos de laquelle il applique une épaisse couche de peinture. Pour son grand format Untitled 72C de 1972, il applique des fils barbelés sur cette toile gorgée de matière, traçant des lignes en un rythme à la fois abstrait et plein de sous-entendus, le fil barbelé étant chargé de sens.

Kim Whanki (1913-1974) a passé la majeure partie de sa vie hors de Corée. A partir des années 1970, il abandonne les motifs symboliques attachés à sa culture, pour n'utiliser que des points et des lignes. Ce faisant, c'est une voix profonde liée au rythme, à la vibration qu'il propose. Ces peintures chantent, littéralement.

Park Seo-Bo (1931) trace des écritures à la manière de Cy Twombly, en une gestuelle qui est le cœur de son processus de création. Les hachures répétées de Ecriture No. 68-78-79-81 ont beau être abstraites, on y détecte les émotions qui ont traversé son geste répétitif et méditatif : colère, pensées obessionnelles, joies, ...

Chung Sang-Hwa (1932) couvre ses toile de peinture primaire. Ensuite, pliant cette toile, il la marque. Il ajoutera des pigments sur le primaire, augmentant la densité de la matière et des teintes. Pour découvrir toutes les subtilités des toiles, le spectateur doit s'approcher de la toile, puis s'en éloigner, répliquant ainsi le mouvement de l'artiste devant sa toile, en une performance répétée sans début ni fin.

Pointons encore Kwon Young-Woo (1926-2013), dont le support de prédilection est le papier. Le déchirant, le trouant, le marquant à l'encre, il transforme son dessin en une sculpture, et avec la violence du transpercement, il ouvre l'espace confiné de l'œuvre en deux dimensions vers la troisième.

Les œuvres de Chung Chang-Sup (1927-2011) ont été qualifiées de peintures non peintes. Il façonne du papier traditionnel coréen, qu'il plie puis imbibe d'eau. C'est le temps de macération dans l'eau qui va donner sa teinte au papier. La temporalité du processus se voit dans l'œuvre finale, en fait sa beauté, sa délicatesse. Terminons avec Lee Ufan (1936), qu'on voit aujourd'hui à la fois à Bozar, en salle de ventes chez Bernaerts et ici. Artiste et philosophe, il joue un rôle fondamental dans la présentation du mouvement Dansaekhwa à un public international. Il insiste pour être vu comme un être humain qui crée une œuvre d'art, et pas le porte drapeau d'une nation. Avec la ligne et le point, il délivre un message à la fois méditatif et rythmé, d'une grande beauté. Son geste de poser la couleur sur la toile est réduit pour n'être plus que l'amorce d'une réaction en chaîne, celle de l'enchantement.

On peut penser que la couleur bleue utilisée par beaucoup de ces artistes est une couleur traditionnellement utilisée dans l'art coréen. Il n'en est rien. Ici, elle est sélectionnée pour sa vibration froide, sans émotion. Et pourtant, au fil de la visite, devant ces œuvres à la fois pleines de joie et méditatives, c'est une gaieté profonde, un réjouissement de l'âme, l'envie de s'asseoir là longuement, à se nourrir les yeux, qui nous envahit. Un fameux cadeau.
Quand le geste devient forme :
Dansaekhwa et l'abstraction coréenne
Fondation Boghossian – Villa Empain
67 avenue Franklin Roosevelt
1050 Bruxelles
Jusqu’au 24 avril
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.villaempain.com













 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.