L'inquiétante normalité de Thomas Zipp

Muriel de Crayencour
31 mars 2016
Un visage à l'ovale parfait, troué d'une paire d'yeux vides. Des yeux comme découpés au cutter dans la surface de la peau. Soit posés seuls sur un fond, en un portrait, soit répétés pour former un groupe de 13 – oui, une dernière Cène – les personnages de Thomas Zipp sont étranges, inquiétants.

Les fonds des tableaux sont tramés comme des pixels et de strates de chiffrement de messages informatiques codés. Par dessus, sans volume et sans chair, ces visages sans expression – la bouche est une ligne, le nez est marqué par deux trous. C'est l'homme lambda, l'humain codifié, celui qui sert de base aux grilles sans fin des statistiques. Cet homme-là n'a pas de vie, le sang ne coule pas dans ses veines. Et il n'a pas yeux. Et donc pas de regard.

Certains personnages possèdent deux ou trois paires d'yeux sans matière. Ce qui les rend encore plus étranges. Le spectateur regarde le personnage peint qui, lui, ne peut pas échanger de regard. Cette absence de connexion provoque un malaise, un trouble. Cet ensemble évoque, nous explique l’artiste, les recherches de Karl Theodor Fechner sur la psychophysiologie (1860) où la relation entre l’aspect physique et les stimuli mentaux sur le sujet provoquent des changements de comportement, au niveau des visages des patients. Ici, rien ne bouge. Thomas Zipp a tout figé. Seul l'arrière-plan vibre : des matières irisées, profondes, des tons sourds, sombres.

Peintre, dessinateur, sculpteur, inventeur de machines singulières presque surréalistes, sorties tout droit d’une anthologie immémoriale des créations les plus insolites, Thomas Zipp avait créé l’événement à Venise en 2013, au Palazzo Rossini, avec son étonnante installation d’une clinique fictive intitulée Comparative Investigation about the Disposition of the Width of a Circle – certains éléments de cette installation sont montrées aujourd'hui dans l'expo Connected à La Centrale for contemporary Art. Il faisait ainsi référence aux recherches de Charcot sur l’hystérie à La Salpêtrière à Paris et à la chanson de Bowie, dans l’album The Man Who Sold The World (1970), qui évoquait sa lutte contre les affres de la drogue et la figure du diable ! Thomas Zipp est né en 1966 à Heppenheim, en Allemagne. C'est sa troisième exposition à la Galerie Albert Baronian.

Thomas Zipp

 Attempts to quantify sensation
Galerie Albert Baronian

2 rue Isidore Verheyden
1050 Bruxelles
Jusqu'au 16 avril

Du mardi au samedi de 12h à 18h
http://www.albertbaronian.com/
















Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.