Répétition et dérèglements

Elisabeth Martin
04 juin 2016
Répétition, qu'est-ce à dire ? Prolifique, touche-à-tout, artiste de l'assemblage et de la cumulation, Robert Rauschenberg expérimente tout un temps diverses techniques de gravures. En 1962, alors qu'il imprime plusieurs exemplaires d'une de ses lithographies, la pierre se brise en deux. Il nomme Accident la lithographie balafrée ainsi obtenue, qu'il embellit d'éclats calcaires. Un petit rien qui change presque tout. De jumelles, les œuvres deviennent sœurs. Imprévus féconds, variations et récurrences nourrissent l'exposition Répétition. Sous la houlette des deux commissaires Nicola Lees et Asad Raza – récemment nommé directeur artistique de la Fondation Boghossian – la surprise fait vibrer chaque salle de la Villa Empain.

L'art c'est la vie. Et la vie, l'incertitude, la confusion, le risque. L'exposition rassemble des artistes ayant choisi de ménager une place à l'imprévu, à l'accident, réel ou symbolique, à l'élément fortuit qui survient durant le travail de l'artiste ou bien une fois l'œuvre achevée. Ils ouvrent la porte au dérapage, aux ruses du hasard et à son potentiel créatif. Surgit ainsi un jeu autre, une nouvelle aventure esthétique et artistique. Acceptés ou choisis, le hasard et l'accident sont perçus comme outils plastiques. L'aléatoire rencontre la volonté de l'artiste, contient des développements, des approfondissements possibles méritant d’être explorés et qu’il ne faut pas laisser passer. L'exposition, hybride et expérimentale, est conçue comme un système à part entière qui juxtapose les expériences sensorielles les plus diverses. Les commissaires ont choisi pour cela une sélection d'œuvres issues du Centre International des Arts Graphiques de Ljubljana et de la Galerie Moderne.

Dans l'entrée, un magnifique et gigantesque chandelier de Mariana Telleria créé in situ évoque cet évènement traumatique que peut être un accident de la route, par la duplication de pièces de voiture, de pneus ou de phares. De beaux rapprochements chromatiques et les effets de miroir de Land of the Sun, de Lydia Ourahmane, dialoguent physiquement et visuellement avec l'architecture du lieu et la piscine extérieure. Giles Round a imaginé des œuvres en deux dimensions posées dans une bibliothèque et des sculptures étagères pensées pour l'occasion.

La suite se présente comme autant d'épopées au sein d'une même odyssée, des bribes parcellaires, adjointes, impliquant de plein fouet l'imagination et les associations d'idées. L'intérêt du parcours, sciemment déconstruit, vient de cette imbrication, de cette progression d’un espace à un autre. A l'étage, huit hôtes accidentels se relaient pour déplacer les œuvres exposées, suscitant ainsi des collisions, des juxtapositions nouvelles et inattendues. A côté, faisons une halte dans la pièce aux murs entièrement couverts de feuilles de bleu de méthylène qui dégoulinent au hasard sur le sol, une installation de l'artiste française Latifa Echakhch. Dans les salles souterraines, la vidéo de la palestinienne Jumana Manna, Blessed blessed oblivion, montre un monde d'hommes et de voitures presque inertes dans une Jérusalem-Est occupée. La cadence et l'ennui.

S'il est une répétition, c'est bien celle qui intervient en musique. Comme en art plastique, le principe de la répétition, de la variation autour d'un même thème fascine. La mise en scène de l'exposition est dynamisée plusieurs fois par semaine par des performances aléatoires du danseur Andros Zins-Browne. Already unmade revient sur son parcours personnel et ses chorégraphies passées, renouvelées à travers la répétition. Rappelons qu'à ses heures, Rauschenberg fut également scénographe et chorégraphe, investissant son propre corps comme un décor vivant. Parallèlement à sa pratique picturale, il créa des costumes et des décors pour de nombreux chorégraphes, notamment Merce Cunningham. La boucle est bouclée !

Une exposition d'une remarquable richesse qui ne s'en tient pas au cadre traditionnel et qui renvoie à l'expérience. Elle relève d'une stratégie et d'enjeux artistiques complexes. La nouvelle équipe de la Fondation Boghossian amorce ainsi un tournant novateur dans une perspective beaucoup plus contemporaine de sa programmation. 
Répétition
Fondation Boghossian
Villa Empain
67 avenue Franklin Roosevelt
1050 Bruxelles
Jusqu'au 21 août
Du mardi au dimanche de 10h à 18h30
www.villaempain.com



 





 

 

 

Elisabeth Martin

Rédactrice

Traductrice puis pédagogue de formation, depuis toujours sensible à ce vaste continent qu’est l’art. Elle poursuit des études de sociologie et d’histoire de l’art avant de relever le défi de dire avec des mots ce que les artistes disent sans mots. Une tâche d’interprète en somme entre deux langages distincts. Partager le frisson artistique et transmettre l’expérience esthétique et cet autre rapport au monde avec clarté au lecteur, c’est une chance. Une sorte de mission dont elle nourrit ses textes.