Dire la migration par l'art

Muriel de Crayencour
30 octobre 2018
C'est un ensemble d'œuvres de plus de 40 artistes qui compose l'exposition BienvenUE, à voir au Musée L de Louvain-la-Neuve. Un chant choral impressionnant de force sur le drame de la migration, initié par Charley Case qui a rassemblé autour de lui des artistes de toutes nationalités.

On entend parler quotidiennement des migrants, de leur errance, des bateaux qui coulent en Méditerranée. Images, films, nouvelles tragiques. Des informations dramatiques qui nous laissent pantois, emplis d'un sentiment d'impuissance. Que faire ici et maintenant en tant que citoyen ? L'exposition BienvenUE et les artistes qui y participent apportent à notre regard une incarnation puissante et poétique des mille blessures et brisures de cette migration, nous offrant la possibilité d'y réfléchir d'une manière moins politique et plus humaine.

Le Musée L a ouvert ses portes il y a un an dans l’ancienne bibliothèque des sciences de l'UCL, dessinée par l'architecte André Jacqmain. L'intérieur, fait de béton brut, accueille les collections rassemblées de toutes les facultés. Dans la section art contemporain, un passage vous mène à l'exposition. Il faut, pour y accéder, traverser l'installation Les chemises, de Dirk Hendrikx, faite de chemises blanches cousues entre elles, flottantes et vides, comme orphelines des corps qui les ont portées. Dans la première salle, une immense arche de 22 m de long, imaginée par Charley Case, est posée sur le sol comme une barque retournée, formant une colonne vertébrale et un temple sous lequel sont installés les objets ramassés sur les plages où arrivent les migrants : chaussures, vêtements, ainsi que d'autres éléments qui sont pour la plupart des œuvres, intégrées et englobées dans l'installation. Voir ici la tragédie incarnée par le flot d'objets, comment elle prend forme et sens à notre regard.

Dans la salle suivante, une tente faite de deux demi-cercles, Le Muzoo, est installée comme une tente berbère. A l'intérieur, tapis, peaux de mouton, œuvres faites de tissus, de bois, de pierre, installations sonores et vidéo, photographies content en chœur les histoires parfois vécues par les artistes eux-mêmes, parfois transcrites par eux. La migration, la route vers un futur plus pacifique, le passage ou le blocage des frontières, la mer immense à traverser, la perte des repères, d'une famille, la route vers l'inconnu, les brutalités, les incompréhensions, le deuil, la peur, l'angoisse, les fantasmes, tout cela est incrusté dans chaque petite pièce inclue dans cette grande installation concrète, incarnée, brute, dure et pourtant prête à nous ravir - dans le sens d'un ravissement, d'un rapt.

Plusieurs artistes font partie de Sin E Angulo, regroupement d'artistes européens et africains autour du thème de la migration Sud-Nord. "Nous ne sommes pas un mouvement, ni un collectif d'artistes, nous sommes un état d'esprit", nous expliquent-ils. L'exposition a été co-produite par La Nacelle, fondation nomade, porteuse de projets créatifs qui interrogent notre rapport au monde et créent des ponts Nord-Sud. Elle partira ensuite à La Tabacalera de Madrid, puis au Centre d’Art Moderne de Tétouan au Maroc, pour continuer sa route vers le Sud.

On note que les parois du Muzoo sont peintes par Salima Abdel Waha (1973, Tanger). David Bartholoméo (Lyon, 1977) a construit un nid de branchages, Manuela de Tervarent présente une vidéo. Khalil El Ghrib (1948, Maroc) dessine depuis l'enfance. Ici, ses dessins prennent la forme de concrétions, pelures de papier rassemblées en magmas denses. Robin Kolleman montre Un Souvenir, crâne humain formé de coquilles d'huîtres, qui a l'air d'avoir passé des mois sous l'eau. Voici aussi les assemblages de Théo Ronse (1990, Tournai), ready-made de bois et racines assemblés, ceux de Youssef El Yedidi (1980, Tanger) et les broderies d'Aurélie Rigaut (1978, Binche). Et bien d'autres encore, dans un fourmillement dense et vibrant qui vous prend aux tripes.

Les photographies de Thomas de Wouters - qui est allé en Grèce photographier les camps de migrants et dont on avait découvert le travail
lors de la première édition du PhotoBrussels Festival sur le thème du paysage - sont présentées sous forme de film dans la dernière salle, avec
d'autres vidéos.

L'ensemble, d'une rare intensité, vibre de l'espoir des artistes d'un futur où les frontières ne seraient plus des lignes à découper et hacher menu les rêves et les attentes des humains, quels qu'ils soient. Si en tant que citoyens il nous est difficile, souvent, de trouver des pistes sur lesquelles nous pourrions agir sur ce drame des migrants, les artistes de BienvenUE le compactent, l'intègrent, le rendent visible sur une autre couche du réel, celle de l'art, qui va nous toucher ailleurs que dans notre capacité à raisonner... en plein cœur. A voir sans tarder.
BienvenUE
Musée L
3 place des Sciences
1348 Louvain-la-Neuve
Jusqu'au 20 janvier 2019
Du mardi au vendredi de 9h30 à 17h, w-e de 11h à 17h
www.museel.be/





















Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.