De Coninck, Quignard, effacements

Muriel de Crayencour
13 décembre 2018
Il vous reste quelques jours pour découvrir Vestiges de l'amour, les images effacées par François De Coninck, qu'il présente dans un des espaces du Rivoli, en même temps que le livre de Pascal Quignard, Angoisse et beauté. Où le corps fondu, effacé, flouté presque avalé par le papier porte encore et toujours une dense manne de fantasmes. 

En 2012, pris d'un mouvement irrésistible, François de Coninck décide de s'attaquer à la disparition d'images pornographiques. Il se procure des revues porno et il va gratter, frotter, passer à divers produits chimiques ces photographies sur papier, les corps nus, cambrés, offerts, ouverts. Le papier est devenu une pelure, d'une étrange couleur chair, comme si la peau du modèle avait envahi toute la surface, étirée comme un trophée de chasse. Ici, ou là, une zone plus sombre. On y voit une fente, comme deux lèvres, une petite ouverture, une porte peut-être, ou un sexe, une bouche, trace encore puissamment chargée.

François de Coninck est artiste, éditeur, commissaire et bien d'autres choses. Il est aussi depuis 10 ans un lecteur passionné des écrits de Pascal Quignard. Ce dernier tombe en arrêt devant les images effacées. Ensemble, ils publient au Seuil Angoisse et Beauté, un recueil que Quignard désigne comme le troisième et dernier volet de sa trilogie commencée en 1994 avec la publication de Le sexe et l'effroi et poursuivie en 2007 par La nuit sexuelle. "Les fantasmes qui nous hantent n'attendent pas pour conduire nos actions que nous y consentions. Ils n'attendent pas après le langage (qui n'envahit la tête que vingt-sept mois après notre conception, que dix-huit mois après notre naissance, qui nous quitte chaque nuit, avant de nous abandonner complètement dans la mort). Les fantasmes déterminent les jours, les rencontres, les heures, les gestes. Ils les contraignent. Ils présagent en silence. Ils s'imposent à nos mains, à nos voix tout à coup. Les nuits s'imposent à nos jours," écrit-il.

En effaçant ces photographies pornographiques, De Coninck semble aussi effacer les mots qui pourraient les décrire. Vient alors, après la pornographie, le fantasme de chacun, à la fois indescriptible, parfaitement secret et intime, et qui pourtant envahit tous les imaginaires. A voir jusqu'au 21 décembre.
Vestiges de l'amour
François De Coninck
Rivoli Building
690 chaussée de Waterloo
Jusqu'au 21 décembre
Du jeudi au vendredi de 13h à 18h, samedi de 14h à 18h
François De Coninck sera présent le samedi 15 décembre
www.francoisdeconinck.be









 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.