Jérôme Boutterin ou l'art de peindre

Elisabeth Martin
13 décembre 2018
MM Gallery accueille des toiles récentes de Jérôme Boutterin. Belle moisson d’œuvres de ce peintre français, puissante abstraction, complexe et audacieuse sur de vastes surfaces. Une touche d’intuition, un bouillonnement chromatique et beaucoup d’énergie : cela donne une création lumineuse et essentielle qui plonge dans les faits de la peinture en elle-même.

Après l’Ecole des Beaux-Arts de la villa Arson à Nice, section environnement, Jérôme Boutterin (1960) a poursuivi des études à l’Ecole nationale du Paysage de Versailles, où il enseigne aujourd’hui. Il vit et travaille à Paris. Aux cimaises, une dizaine de toiles peintes cette année. Dans une démarche extrêmement spécifique, qui permet de mesurer son plaisir de faire encore de la peinture aujourd’hui, Jérôme Boutterin décompose les gestes simples du peintre face à sa toile. Son point de départ est un amas de couleurs épaisses, à l'image d'une palette où il mélange directement les pigments. C'est la genèse. De cette matrice colorée naît une arabesque nerveuse, trace d’un pinceau qui fait naître le dessin, à l'inverse de la peinture classique. Nous voilà face à l'égarement d’un geste libre au tempérament fort, mais cependant tenu par le cadre, la surface du tableau, très importante aux yeux de l'artiste. De la masse concentrée, il passe ainsi au mouvement, à un dessin dubitatif qui anime et se fond dans la toile. Le pinceau déambule, s’essouffle, s’assèche et ne laisse qu’une trace singulière et diluée qui revient parfois au magma de couleurs comme s’il y puisait à la source. On imagine tout de suite le bras qui guide le pinceau et traverse le tableau sur toute sa surface. Boutterin conjugue ainsi pigments et geste, deux présences qui dialoguent de manière apparemment désordonnée dans ce qu'il nomme un lâcher-prise.

Il mixe parfois tracés au large pinceau et traits plus fins, évoquant l’art de la calligraphie. Certaines parties du tableau ont l’air de se retrouver comme par accident dans une légèreté souveraine et un équilibre parfait. Le fond blanc, soigneusement préparé, tient une place essentielle. Marquée par la notion de dualité, sa peinture fonctionne comme une respiration qui s'exprime par compressions et décompressions. Comme dans ce superbe triptyque qui court sur presque 4 mètres.

Boutterin a la volonté de faire sortir la composition de ses gonds, d’ouvrir l’univers pictural en déconstruisant les fondements de la peinture. Et l’on se demande parfois par quelle extrémité se saisir de cette étrange cartographie. Mais ces chemins de traverse plastique sont simples, au final. Ils renouent avec la capacité expressive de la peinture et ont besoin de peu de mots.
Jérôme Boutterin
MM Gallery
68 cour de la Place du Jeu de Balle
1000 Bruxelles
Jusqu'au 16 décembre
Du jeudi au dimanche de 11h à 17h30 
www.mmgallery.be







Elisabeth Martin

Rédactrice

Traductrice puis pédagogue de formation, depuis toujours sensible à ce vaste continent qu’est l’art. Elle poursuit des études de sociologie et d’histoire de l’art avant de relever le défi de dire avec des mots ce que les artistes disent sans mots. Une tâche d’interprète en somme entre deux langages distincts. Partager le frisson artistique et transmettre l’expérience esthétique et cet autre rapport au monde avec clarté au lecteur, c’est une chance. Une sorte de mission dont elle nourrit ses textes.