Kapoor, A Brexit, A Broxit

Vincent Baudoux
09 avril 2019
Anish Kapoor est une des figures les plus marquantes de la sculpture contemporaine. Alors que l’on pensait ses œuvres intemporelles, sans le moindre intérêt pour l’actualité, The Gardian vient de publier une image qu’il a créée, nourrie des événements qui divisent la Grande-Bretagne depuis le mois de juin 2016... le Brexit. On pense immédiatement au Guernica de Picasso, quand les événements se configurent de manière telle qu’ils en suscitent une œuvre marquante.

On se souvient de l’exposition exceptionnelle réalisée au MAC's Grand-Hornu en 2004, Melancholia, où une sculpture géante de plus de quarante mètres de long, où le tissu d’un cadre carré de quelques mètres se métamorphosait lentement en cercle, comme par magie ! On se souvient aussi, plus récemment, de ce disque exposé à la Fondation Boghossian, dont il est impossible de savoir s’il est plan, convexe ou concave. Avec ses formats gigantesques, son amour de la confusion provoquée par les illusions, ses pigments purs, les concepts mis en place par l’artiste sont parmi les plus simples. Ils visent la déstabilisation perceptive du spectateur, qui devient ainsi acteur de l’œuvre. Sujet britannique, né en Inde d’un père hindou et d’une mère irakienne aux racines juives, établi en Angleterre après un passage en Israël, Anish Kapoor représente à merveille cette génération d’artistes issus du multiculturalisme.


Comment dire sa déception devant le Brexit, fruit pourri de chimères lunatiques, et surtout recul sérieux vis-à-vis d’un monde apaisé ? Anish Kapoor prend distance, au propre comme au figuré, comme un visiteur de l’espace, pour constater la plaie béante qui traverse le corps du pays du sud au nord, sur près de 600 kilomètres de légère courbure terrestre, de Hastings à Glasgow. A ses côtés, la faille de San Andreas qui menace la Californie, et détruira à coup sûr Los Angeles et San Francisco, semble nettement moins dangereuse. L’insolite introduit par Anish Kapoor considère que la brèche est interne au pays, alors qu’il s’agit de larguer les amarres, rendre le détroit de La Manche plus infranchissable que la Grande Muraille de Chine. La déchirure intestine n’en sera que plus funeste, elle est la déchirure du monde, malaise dans la civilisation. La perforation est insondable, et descend au plus profond des entrailles de la Terre. Quand on sait que l’artiste s’est approprié le brevet du Vantablack, une peinture noire capable d’absorber la quasi totalité de la lumière, faisant que toute surface peinte de ce noir semble un trou sans fond. La gamme colorée participe aussi de cette dramatisation, la tonalité dominante bleue-verte, éclairée, s’opposant au rouge sang, sombre, de la fracture, du même rouge constitué de pigments purs comme les œuvres précédentes. Une tranchée plus sanglante que la plus dantesque des tranchées de la Première Guerre mondiale dans le sol flamand. Enfin, on ne peut faire l’impasse sur la composante sexuelle indissociable de toute œuvre d’Anish Kapoor, que l’on s’en réfère à ses interviews ou à l’une ou l’autre pièce comme Shooting into the Corner (le sexe masculin du roi) et Dirty Corner (le vagin de la reine) conçus pour Versailles en 2015. Il n’en faut guère plus pour percevoir dans cette crevasse un sexe de femme, à peine déguisé, sous le couvert d’une image lumineuse comme un compte-rendu scientifique, médiatisée à des centaines de milliers d’exemplaires : une provocation aussi énorme que L’origine du Monde de Courbet, rideau en moins.



Anish Kapoor - A Brexit, A Broxit, We All Fall Down - The Guardian du 03/04/19

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.