Le désert dans le coeur

Elisabeth Martin
02 mai 2019
Petite incursion dans une autre vision du monde à la galerie Aboriginal Signature, qui présente des artistes contemporains majeurs de la communauté Yulparitja de Bidyadanga. Sont rassemblées des œuvres exceptionnelles qui se font l’expression d’un clan en exil qu’une extrême sécheresse a chassé du brûlant désert vers la ville côtière de Bidyadanga, dans l’ouest de l’Australie.

Du désert à la mer,  titre évocateur donc pour cette exposition visuellement belle et tellement chargée de sens qui raconte une histoire de migration, de terre et d'eau. Fin des années soixante, les Yulparitja sont forcés  d'abandonner le Great Sandy Desert, le territoire où ils ont passé la plus grande partie de leur vie. Beaucoup de personnes sont mortes, d'autres restent. L'art aborigène d'Australie renvoie habituellement à une profusion de signes et de couleurs, à des symboles construits depuis des millénaires, à une codification esthétique précise mi-réelle, mi-spirituelle. Elle accueille un héritage symbolique construit à partir de la nature, de chemins ou de points d'eau. La notion de territoire est déterminante et elle va bien au-delà de son aspect purement foncier.  L'exposition montre ici un style unique, puisque les artistes Yulparitja conjuguent une connaissance intime du désert à un travail de mémoire et à une nouvelle palette inspirée de cet océan Indien qu'ils découvrent. Cela donne une énergie profonde et l'on comprend pourquoi ils peignent l'eau et pourquoi certains bleus et certains verts sont plus intenses que chez d'autres artistes. Naissent au bout du pinceau autant de créations magiques pour célébrer les lieux quittés, dont l'esthétique est parfois très voisine de notre sensibilité. Parmi cette cueillette d'artistes, citons Daniel Walbidi (1983), dont les parents ont fui la sécheresse. C'est le plus jeune, hérault et pionnier du mouvement, qui va stimuler les plus anciens à s'exprimer. Il défend l'identité de sa communauté. L'art est pour lui une manière de donner un socle et de pérenniser une culture qui risque de disparaître. Lydia Balbal (1958) est largement représentée par quelque quinze toiles. Magnifique vision du territoire, on adore les lignes sous-jacentes de son travail. Les œuvres tardives où elle perd de son acuité visuelle sont émouvantes et nous renvoient à la fragilité humaine. Weaver Jack (1928-2010) est née, elle aussi, dans le désert. Elle s'identifie intimement à sa terre, se représente elle-même par une croix. "Mon pays, c'est moi," lit-on dans ses œuvres.

Les peintures recèlent bien des secrets. Pas de prérequis nécessaire pour cette visite. Entre érudition et émotion, le maître des lieux met sa passion au cœur de la galerie et se fait un plaisir de vous guider. On ne hâte jamais le pas. Un voyage que nous vous recommandons !

From the Desert to the Sea
A Journey with the Yulparitja
Aboriginal Signature
101 rue Jules Besme, 1081 Bruxelles
Jusqu'au 11 mai
Du mercredi au samedi de 14h30 à 19h
www.aboriginalsignature.com









Elisabeth Martin

Rédactrice

Traductrice puis pédagogue de formation, depuis toujours sensible à ce vaste continent qu’est l’art. Elle poursuit des études de sociologie et d’histoire de l’art avant de relever le défi de dire avec des mots ce que les artistes disent sans mots. Une tâche d’interprète en somme entre deux langages distincts. Partager le frisson artistique et transmettre l’expérience esthétique et cet autre rapport au monde avec clarté au lecteur, c’est une chance. Une sorte de mission dont elle nourrit ses textes.