Dans les jardins de Mary et Khatibi

Gilles Bechet
19 juin 2019

Le BPS22 propose deux expositions qui se complètent étonnamment. Dans la grande halle, Xavier Mary dresse une impressionnante installation où les matériaux industriels rencontrent la rigueur du minimalisme et l’élévation séculaire des temples Khmers. Alors que dans la galerie, Sanam Kahtibi nous invite dans son faux Eden sensuel et sauvage.

Au BPS 22, les expos les plus réussies sont celles qui se confondent avec les lieux comme si elles en étaient l’émanation. Et c’est le cas avec celle de Xavier Mary. Sous les arches métalliques de l’imposante halle industrielle de verre et de fer s’élèvent de drôles d’installations où l’on croit distinguer le rebondi de pneus démesurés. On ose à peine imaginer les monstres mécaniques qu’ils devaient équiper. Découpés en quatre et empilés par taille décroissante, ils forment la pyramide qui s’élève au centre de la halle. Des escaliers métalliques en matériaux de chantier grimpent abruptement au sommet.

 

Temple sans religion


C’est le genre de pièce qui impose par sa monumentalité. Après la surprise du premier regard, on peut commencer à s’attarder aux détails, et les associations d’idées commencent à circuler comme les néons qui tournoient au sommet des quatre tours qui complètent l’installation. Complètement usés, les pneus présentent une surface irrégulière et pleine d’aspérités, tavelée de dépôts blanchâtres qui rappellent la pierre érodée par les siècles. Il y a comme une torsion sémantique entre ce matériau industriel usé, vestige d’une conquête industrielle et technique avec ces formes qui renvoient à une dévotion sans âge. Temple sans religion, l’installation de caoutchouc et de métal aligne des totems désabusés de promesses non-tenues.

L’artiste belge Xavier Mary s’est fait connaître par ses sculptures minimales en matériaux recyclés, néons, bernes et glissières d’autoroutes, et par un recyclage ironique de ses initiales transformées en logo commercial. C’est en découvrant les vestiges des temples Khmers en Thaïlande et au Cambodge que son envie de travailler sur un temple industriel a pris forme. Grâce au soutien de Pierre-Olivier Rollin et de l’équipe du BPS 22, Xavier Mary a sillonné l’Europe, l’Afrique et l’Amérique à la recherche de pneus usagés aux dimensions de son rêve pyramidal.

 

 

Autel dérisoire au narcissisme de l’art


Comme un miroir ironique de l'œuvre qu’il montre à Charleroi, l’artiste a créé une installation filmée dans les jungles du Cambodge. Dans un village où des artisans sculptent les autels bouddhiques, l’artiste a fait surgir de la pierre ses initiales dont il a fait une de ses signatures artistiques. Les grandes lettres XM, ont été ensuite menées sur une barge le long du fleuve pour être abandonnées en pleine jungle comme un autel dérisoire au narcissisme de l’art. Le film MX Sculpture, tourné avec du matériel pro au format ultra wide en 32/9 raconte cette aventure. Le résultat, qui lorgne plutôt du côté d’Apocalypse Now, que de la vidéo d’artiste fauchée, est bluffant. Découpé en trois chapitres, le film nous ballade, entre panoramiques impressionnant et split screen, du village des artisans à l’autel de la jungle dans les lumières chaudes et contrastées de l’aube et du crépuscule. Quelques autres pièces iconiques de l’artiste ponctuent ce voyage dans un imaginaire industriel et minimal. Dans une pièce attenante qui se donne des airs de petite chapelle se dresse un cube fait de phares de camion qui clignotent comme un autel technoïde dédié au culte de l’automobile et aux ravers communiant dans des no man’s land en bordure d’autoroute.

 

 

Entre amour et douleur


Après la jungle cinémascope de Xavier Mary, on entre dans un drôle de Jardin d’Eden peuplé de créatures étranges mi-hommes, mi animaux, où l’on se dévore comme on se caresse. Pour sa première exposition hors galerie, l’artiste bruxelloise a créé un environnement où les grandes peintures très léchées côtoient des petites natures mortes, des tapisseries, des sculptures et les trouvailles d’un cabinet de curiosité.

Le beau titre de l’exposition emprunté à un poème de Baudelaire évoque l’idée d’animalité, de plaisir, entre amour et douleur. Comme souvent chez Sanam Khatibi, les titres, très imagés, ne correspondent pas nécessairement à ce qu’on voit sur le tableau. « Quand je travaille, je remplis des carnets de bouts de textes où je pioche pour trouver un titre quand j’ai fini un tableau. J’aime l’idée d’ouvrir d’autres portes avec un titre qui doit avoir une capacité de raconter quelque chose par lui-même. C’est une partie de mon travail que j’aime beaucoup. »

 

 

Grand appétit de création


Comme une mémoire imaginaire, l’univers de Khatibi semble agréger différentes époques et différents univers picturaux. On peut y voir des références à mythologie de la chasse, aux rituels et aux livres de conte. La symbolique religieuse répond à la peinture populaire ou surréaliste, ou aux miniatures persanes, mais le tout dans une grande cohérence. On peut voir aussi des touches différentes entre les grandes et minutieuses compostions et certaines petites toiles à la finition plus brute. « Quand je fais les grands tableaux qui peuvent prendre des mois, je ne réfléchis pas, je suis dans un état de transe. J’ai alors besoin de me lâcher dans des petits format où je travaille plus instinctivement avec une touche plus brute. Ce qui me permet aussi de répondre à des problèmes qui se posent dans les grands formats. »

Avec un grand appétit de création, cette artiste autodidacte signe des sculptures en terre cuite qui figent d’ondulants serpents, ou des tapisseries et broderies aux vivres couleurs qui lui permettent de tisser d’autres liens et ouvrir d’autres passages son univers sensuel et intriguant.

 

 

Xavier Mary
MX Temple
et
Sanam Khatibi

De ta salive qui mord
BPS22
22 bld Solvay
6000 Charleroi
Jusqu’au 1er septembre
Du mardi au dimanche de 11 à 19h
www.bps22.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.