De Chirico et les surréalistes belges

Muriel de Crayencour
26 mars 2019

Au BAM à Mons, Giorgio de Chirico sert de produit d'appel pour une exposition sur les origines du surréalisme belge, avec des œuvres de René Magritte, Paul Delvaux et Jane Graverol.

Le peintre, sculpteur et écrivain italien Giorgio de Chirico (1888-1978) fascina plusieurs générations d'artistes. A commencer par Magritte, Delvaux et Graverol. A partir de 1910, il adopte un style qu'il nomme peinture métaphysique. « Par un clair après-midi d'automne, j'étais assis sur un banc au milieu de la piazza Santa Croce à Florence. J'eus alors l'impression étrange que je voyais toutes les choses pour la première fois. Et la composition de mon tableau me vint à l'esprit. » C'est ainsi que de Chirico raconte comment lui est venu L'Énigme d'un après-midi d'automne, peint en 1910. Cette peinture métaphysique est présente ici avec quelques chefs-d'œuvre dont L'incertitude du poète, de 1913, où l'on voit un buste de femme sans tête, un régime de bananes et, dans le fond, une architecture moderniste et un morceau de ciel. Cette façon d'associer dans une composition des objets ou éléments hétéroclites à forte charge symbolique restera comme la marque de fabrique de ce peintre : mobilier, statures, morceaux de colonnes, livres, visages sans yeux ni bouche, plantes...  Il aime les places désertiques, l'architecture antique ou moderniste, les différents plans du tableau remontés comme un décor de théâtre, faisant disparaître la perspective ou la transformant. Ses peintures métaphysiques ou ce qu'on aurait envie d'appeler aujourd'hui paysages mentaux font forte impression chez les artistes surréalistes. Ceux-ci vont à leur tour s'affranchir de la logique rationnelle pour expérimenter les espaces sans limites du rêve et de l'imaginaire

Dans la première salle, l'accrochage présente un dialogue intéressant entre de Chirico, Magritte, Delvaux et Graverol, sur le thème de l'onirisme. Ainsi, le Portrait de Georgette au bilboquet, de Magritte est présenté à côté de Mélancolie hermétique, de Chirico : juxtapositions d'éléments hétéroclites, structure similaire dans la composition, un buste. Les échanges se poursuivent dans les salles suivantes. On découvre avec beaucoup de plaisir les toiles de Jane Graverol, peintre moins connue, dont certaines œuvres font signe du côté de Frida Kahlo. Ainsi, Le cortège d'Orphée ou La colèreLa nouvelle Mélancolie, présentant une chambre bleue dans laquelle se trouve un immense aigle noir, est mise en dialogue avec Le retour d'Ulysse, de Chirico, montrant aussi un intérieur clos dans lequel Ulysse navigue sur un fragment de mer. Les architectures de Delvaux, comme celles de Palais en ruines, sont mises en parallèle avec celles de Chirico, voyez Place d'Italie de 1916, vide et cernée de bâtiments classiques. Delvaux et Magritte aiment les mises en abyme créées par les miroirs ou images dans l'image. Comme de Chirico, qui se plaît à créer la confusion entre les plans et la profondeur de champ, par exemple avec Intérieur métaphysique avec paysage, villa avec fontaine, qui d'ailleurs porte un double nom.

Plus psychanalytique est la conversation entre trois tableaux, Les remords d'Oreste, de Chirico, avec une silhouette d'homme de dos, recouverte d'éléments de bois et entourée de deux arabesques qui la mettent entre parenthèses. La Conversation, de Paul Delvaux présente une femme dénudée et un squelette, tandis que René Magritte, avec L'âge des merveilles, choisit lui aussi de présenter une silhouette humaine dans un lieu fermé qui pourrait être à la fois une chambre ou un palais. Trois paysages intérieurs ou regards sur le subconscient, délivrant une sensation d'inquiétante étrangeté.

 

Pictor desastrus


A partir de la fin des années 1950, Giorgio de Chirico revient à un style classique, qu'il revendique dans un texte intitulé Retour au métier, où il se qualifie de pictor classicus. Trois toiles de cette période sont présentées dans l'exposition. Las ! Toute la force imaginative de l'artiste italien a disparu et on ne voit ici qu'un savoir-faire de faible qualité, une touche empâtée et une palette lourde et sans subtilité. De Chirico ne retrouvera jamais la légèreté et la puissance formelle et d'imagination de ses débuts, comme avec le brillant Les archéologues, qu'on peut voir dans la salle suivante. Dans les peintures de ses dernières années, l'artiste semble caricaturer son propre style, voyez Tête d'animal mystérieux, de 1975, redondant et sans finesse.

L'exposition donne à voir une belle série de toiles d'envergure, dont 27 prêtées par le Musée d'Art moderne de Paris. Les dialogues - tant formels que symboliques - entre les œuvres sont agréables et intéressants. On y voit comment les surréalistes belges ont déployé leur création à l'aune de Chirico. Mais comme il est triste de voir de manière si précise la chute d'un génie ou comment un artiste - et il n'est pas le seul - peut avoir des périodes géniales et d'autres très médiocres.

 

 

Aux origines du surréalisme belge
BAM (Beaux-Arts Mons)
8 rue neuve
7000 Mons
Jusqu'au 2 juin
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.bam.mons.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.