Hammershøi, peintre du Nord et du silence

Muriel de Crayencour
01 juin 2019

A Paris, pour la première fois depuis 20 ans, une exposition est dédiée au grand maître de la peinture danoise, Vilhelm Hammershøi. A voir jusqu'au 22 juillet au Musée Jacquemart-André. Si quelques-unes de ses peintures nous sont connues, tant elles impriment la rétine dès qu'on les a vues une fois, l'exposition à voir ici est un enchantement. On y admire quarante œuvres de l'artiste - portraits, paysages, quelques nus et surtout ses célèbres intérieurs - confrontées pour la première fois à quelques tableaux des artistes qui lui ont été les plus proches : son frère Svend, son beau-frère Peter Ilsted et son ami Carl Holsøi.

« Admiré et célébré de son vivant, on se mit très vite à lui dénier toute importance réelle, ne lui attribuant tout au plus que quelques lignes dans les ouvrages d'histoire de l'art et ne le nommant qu'avec une sorte de respect détaché. Jusque dans les années 1920, le peintre était encore nommé avec déférence, la presse allemande, française et danoise lui avait accordé d'importants articles. Mais 1916 était aussi la naissance du mouvement dada et de la révolte contre l'académisme », écrit Pul Vad, auteur de Vilhelm Hammershøi and Danish Art at the Turn of the Century.

Peu sociable et taciturne, Hammershøi (1864-1916) a passé sa vie entière dans un cercle restreint qu’il n’a eu de cesse de représenter : ses modèles sont sa mère, sa sœur, son frère, son beau-frère et quelques amis proches. Ses œuvres représentent également Ida, son épouse, que l’on retrouve souvent de dos, dans nombre des intérieurs qui l’ont rendu célèbre. Il a pourtant voyagé, comme ses contemporains artistes, il a découvert les impressionnistes à Paris. Rentré chez lui, il est resté fidèle à cette palette sourde, tant pour les paysages, dont on découvre quelques exemplaires dans l'exposition, que pour les portraits et les intérieurs. Redécouvert dans les années 1990, ses peintures fascinent notre œil contemporain. Vides ou occupées par une silhouette de femme de dos, elles nous plongent dans une hypnose lente et douce.

 

Les intérieurs


La première surprise devant ces peintures est leur petite taille. Comment tant de puissance d'engloutissement peut-elle émaner d'un si petit format ? Sa palette volontairement réduite rappelle les ciels gris et couverts des pays du Nord. Murs gris clair, boiseries laquées de blanc, plancher nu. Quelques rares pièces de mobilier. Et toujours, une porte ou une fenêtre, ou une zone lumineuse venant d'une fenêtre qu'on ne voit pas, apportant de la lumière. Le blanc de la nappe ou des rideaux irradie du soleil qui brille dehors. 

Intérieur avec pot de fleurs, Bredgade 25 : une table en acajou vernis au centre de l'espace supporte un simple pot et une petite plante. Au fond, contre le mur blanc sur lequel scintille la réverbération du soleil venant d'une ouverture sur la gauche, un autre meuble en bois foncé. Une coupe en porcelaine blanche, une lampe. Une porte qui mène vers une autre source de lumière. Cette image est si intense qu'elle vous engloutit. On ne peut que faire silence.

Jeune homme lisant : un plancher beige, tirant vers le blanc, dont les lignes mènent le regard vers le fond de la toile. S'y trouve un meuble noir, deux cadres du même bois et une chaise blanche à la présence imposante. Sur la droite, un jeune homme (son frère Svend), lui aussi en noir et blanc, lisant adossé à une fenêtre d'où vient une lumière blanche, poudreuse. Encore une fois, rien ne bouge et tout est vibrant. La mise en parallèle avec les peintures de Ilsted , Holsøe et de son frère Svend est passionnante. Chez ses proches, les intérieurs sont pleins de vie. Mille détails attirent l'œil, un bougeoir brillant, des assiettes, un lustre, un tapis... Vilhelm Hammershøi, lui, réduit constamment la voilure. 

Et la comparaison avec la peinture de Bonnard, vue dernièrement à la Tate Modern, est elle aussi soufflante. Les intérieurs peints par ce dernier semblent habités du chant des oiseaux ou du vrombissement des insectes qui occupent les grands buissons fleuris qu'on aperçoit par la fenêtre ouverte, ceux d'Hammersøi sont pleins d'une dense et intense absence de sons.

Dans de nombreuses toiles, une silhouette de dos. Cette présence silencieuse, presque fantomatique, accentue l'impression de rêve figé, d'image qui revient à la rétine après un sommeil profond, et dont on ne sait si elle vient du dehors ou des profondeurs de l'inconscient. Voyez Intérieur avec une femme de dos. Ce corps, comme rapporté, presque une silhouette de carton, incrusté dans la peinture, coincé contre le mur par une table et la large zone éclatante que produit le blanc de la nappe.

Puis soudain, Hvile, dit aussi Repos, cette femme, toujours de dos, dont la présence devient soudain intense, la nuque claire et sensuelle, les cheveux mousseux, l'épaule droite qui penche un peu, dans une manche rendue par un plissé de gris. Nous voudrions être là, juste derrière cette jeune femme et entendre son souffle tranquille, observer le lent mouvement des épaules se soulevant au rythme de sa respiration. Il n'y aurait rien d'autre que ça et ça ressemblerait à une éternité. Comment ne pas penser au Festin de Babette, le film de Gabriel Axel, ou aux pièces d'Ibsen ?

 

 

Les paysages


Avec cette palette réduite et la volontaire économie de moyens, Hammershøi décrit des paysages tracés sur la toile en deux zones très distinctes : deux tiers sont réservés au ciel, évanescence bleutée traversée par quelques nuages légers, et un tiers à la terre : vallons simplement rendus, masse dense, peu différenciée, d'un vert tendre et doux. Même chose pour ses vues de ville, où le ciel est encore l'élément principal, enveloppant et dense.

L’exposition présente des prêts provenant de grands musées du Danemark et de Suède tels que le Statens Museum for Kunst et la Hirschprungske Samling de Copenhague, le Nationalmuseum de Stockholm, la Thielska Galleriet et le Malmö Konstmuseum, mais aussi du musée d’Orsay et de la Tate de Londres ainsi que de collections particulières. Un événement à ne pas manquer !

 

 

Hammershøi, le maître de la peinture danoise
Musée Jacquemart-André
Paris
Jusqu’au 22 juillet9
www.musee-jacquemart-andre.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.