Hugo Pratt, rêveur impénitent

Muriel de Crayencour
10 juillet 2019

A la Fondation Folon à La Hulpe, L'exposition Hugo Pratt explore le thème du rêve dans l'œuvre de ce maître de la bande dessinée italienne. S'y promener vous donnera l'envie pressante de vous replonger dans les albums de Corto Maltese.

Corto Maltese, double idéalisé d'Hugo Pratt, promène sa longue silhouette, tracée en quelques traits, dans tous les livres du génial dessinateur vénitien. Grand, mince, en costume de marin, il parcourt les cases des albums comme on parcourt les mers. Silencieux, tout en intériorité, il visite les lieux que Pratt a visité durant son enfance. On le retrouve dans l'exposition Hugo Pratt, les chemins du rêve, jusque fin novembre. Pour y accéder, il faut d'abord traverser une partie du parc Solvay, le long d'un chemin piétonnier entouré d'arbres centenaires. Une entrée en matière plus que poétique. 

Dans un cocon de voiles de bateau accrochées au plafond, les planches, dessins, croquis et aquarelles du maître italien sont un régal. La scénographie se déploie en trois sections: Nature, Temps et Personnages. Les dessins s'accompagnent de citations d'Hugo Pratt. "Moi, de toute façon, je crois aux fables," disait-il. 

Pratt faisait plus que de la BD. Il fut l'inventeur du roman graphique. Sa manière de dérouler graphiquement ses planches, ainsi que l'histoire, offre au regard un fil narratif subtil, ouvert à mille interprétations. Le lecteur participe pleinement, il y a la place pour ses propres projections. "J'essaie toujours de raconter quelque chose qui s'est déroulé ou qui possède un fond de vérité, mais j'essaie également de créer un trouble et de laisser ainsi la possibilité d'une interprétation fantastique. Cela apporte toujours quelque chose en plus. C'est ma façon de voir. Cela étant, il arrive bien souvent que la réalité dépasse la fiction, qu'il y ait en elle un élément plus fantastique encore que tout ce qu'un individu pourrait rêver, imaginer."

Une enfance de voyages

Né en 1927 à Rimini près de Venise, Hugo Pratt part à 10 ans avec sa mère rejoindre son père, militaire de carrière, en Abyssinie (actuelle Éthiopie), envahie par l'Italie depuis 1935. Quatre ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale s’étend sur tous les continents et les océans. Le père s’engage avec son fils de treize ans dans la police coloniale afin de réprimer les indépendantistes ... Aujourd'hui encore on le sait pas quelle est la part d'affabulation dans ce que racontait Pratt de son enfance. 

Il débute dans le métier en 1945, quand il rencontre Mario Faustinelli et Alberto Ongaro qui viennent de créer la société d’édition Uragano Comics. Ils proposent à Pratt de participer au dessin de L'As de pique (L’Asso di Picche), une série d'aventures inspiré des héros masqués américains. En Argentine, le travail de Pratt et de Faustinelli attire l’attention de l’éditeur Cesare Civita, qui invite Pratt à venir travailler à Buenos Aires. Hugo s’installe là-bas en 1949. C'est là qu'il rencontre Patrizia Zanotti, qui deviendra sa coloriste, alors qu'elle n'a que 17 ans. Aujourd'hui, c'est elle, accompagnée de l'Italienne Cristina Taverna (créatrice de la galerie milanaise Nuages, spécialisée dans l'illustration et la bande -dessinée), qui s'occupent du commissariat de l'exposition.

Un documentaire accompagne l'exposition. On y voit Pratt, avec son physique d'ogre, expliquer que la bande dessinée, c'est de la littérature dessinée. "Dans la littérature, - et Dieu sait si j'ai beaucoup lu -, ce qui me touche le plus, c'est de la poésie, parce qu'elle est synthétique et qu'elle procède par images. Lorsque je lis, ces images, je les vois, je les sens épidermiquement. Derrière la poésie se cache une profondeur que je capte quasi instantanément." Cette grande sensibilité, cette connection tant aux mots qu'aux images, elle se ressent dans chacun des dessins de Pratt. Ses cadrages fragmentés, les motifs esquissés en quelques traits, l'esthétique graphique et souple, des cases qui frisent l'abstraction, la mer et les oiseaux très présents, tout offre une vision du monde intense et poétique, entre conte et fable, qui a emporté des générations de lecteurs. Une exposition à ne pas manquer !

Hugo Pratt
Les chemins du rêve
Fondation Folon
6A drève de la Ramée
1310 LA Hulpe
Jusqu'au 24 novembre
Du mardi au vendredi de 9h à 17h
Samedi et dimanche de 10h à 18h
www.fondationfolon.be

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.