L'obsessionnel, exceptionnel, Mandelbaum

Astrid Jansen
25 juin 2019

Les dessins et peintures de Stéphane Mandelbaum (1961-1986) quittent le Centre Pompidou pour s'installer au Musée Juif de Belgique jusqu'en septembre. Et vous seriez inconscient de ne pas aller les voir ! 

Nous avions déjà vu à Beaubourg la superbe rétrospective consacrée à l’œuvre de Stéphane Mandelbaum. En marge de l'exposition dédiée à Vasarely, les dessins de l'artiste belge y étaient comme un cadeau secret, une récompense après la protubérance de l'artiste hongrois. Le mot marge n'est pas choisi par hasard. Stéphane Mandelbaum est un artiste de la marge. D'abord comme ces dessins que l'on griffonne dans les cahiers d'école, ensuite comme le fait d'être en dehors, mystérieux. Mais pourquoi cet évènement, au Musée Juif, est-il si exceptionnel ? Parce que cet artiste de la marge mérite d’en sortir à certains égards et de récupérer la lumière que lui donnent justement (et enfin) deux musées nationaux d’envergure. À Bruxelles, c'est la première rétrospective qui est consacrée au dessinateur dans un musée. L’exposition bruxelloise diffère de la parisienne par sa disposition (superbement agencée) et sa densité (on y compte une vingtaine de dessins en plus et des tableaux à l’huile qui n’étaient pas à Paris).

Nous vous parlions déjà en 2017, de Stéphane Mandelbaum. Nous vous parlions de ses racines juives, de ses parents, le peintre Arié et l’illustratrice Pili, de ses accointances avec la pègre et de son assassinat, en 1986, alors il n’avait que 25 ans … Peu sont d'accord sur la façon dont il a vécu, mais la plupart sont d'accord sur la façon dont il est mort. C’est là tout le mystère Mandelbaum. « Au début, il peignait les choses qui l’attiraient, qu’il voyait et qui le touchaient. Et puis, à force, il est devenu ce qu’il mettait sur le papier», écrit un ami proche. Ses dessins sont parfois violents, comme ce portrait de Goebbels dont l’effet vous coupe littéralement le souffle. Sa mort le fut aussi. Mais il faut dépasser ce fait divers (et c’est tout l’intérêt de cette exposition aujourd’hui) car si l’histoire de Mandelbaum est brève, son souvenir est sans fin. Très jeune, il a démontré son talent. Son œuvre, principalement dessinée au stylo bille, au fusain et aux crayons de couleur, est aussi prématurée que dense, extraordinairement riche pour une carrière si courte.

Au delà de l’aura de fascination qui s’explique par son destin romanesque, l’œuvre géniale de Mandelbaum provoque un choc à ceux qui la découvrent. Ce trouble vient de son intensité dramatique sans en avoir l'air, parce que ce sont souvent, à priori, des gribouillis. Et, bien sûr, le choix des sujets peu présentables ne laisse pas indifférent. Il dessine souvent des figures de fascination (Pasolini, Rimbaud,…) mais aussi de dégoût. Il dessine ses obsessions à répétition. Les brigands, les nazis, les prostituées, les gueules écorchées et les mots crus y sont les protagonistes. Disons que pour la génération précédant celle de Stéphane Mandelbaum, le silence qui habillait la mémoire de la Shoah était comparable au tabou qui entourait la sexualité. Son œuvre va à la rencontre directe de ces tabous générationnels qui nous hantent encore aujourd'hui. "Il n'avait pas de zone de confort ,"  explique le commissaire de l’exposition Bruno Benvindo. "Tout ce qu'il faisait était à la pointe du progrès. Le danger devait être maximal, le risque aussi élevé que possible. Dans son travail, et donc dans sa vie. Parce que le travail qui n'a pas été vécu, ne valait à ses yeux rien."

Le travail de Mandelbaum méritait une rétrospective d’envergure car, même si on peut le comparer à certains égards au néo-expressionnisme belge ou si l’on peut y voir parfois une certaine maladresse de jeunesse, il crée, surtout, un art nouveau, singulier. À part. On ne peut le catégoriser d’aucune manière. L'artiste illustre son univers mental complexe et mortifié. En découle une sombre mais fascinante constellation de dessins tragiques et magnifiques.

Musée Juif de Belgique
Stéphane Mandelbaum
21 rue des Minimes
1000 Bruxelles
Jusqu’au 22 septembre 
Du mardi au vendredi de 10h à 17h, samedi et dimanche de 10h à 18h
www.mjb-jmb.org

Astrid Jansen

journaliste

Licenciée en journalisme de l’IHECS et titulaire d’un master en science politique de l’ULB, Astrid Jansen s'est spécialisée dans le cinéma et le monde culturel belge. Depuis 2012, elle écrit pour le journal L’Avenir et collabore régulièrement avec la radio publique La Première, le magazine culturel Mu-in the city ainsi que la revue française Les Fiches du Cinéma. Outre ces missions régulières, elle dit rarement non aux propositions qui peuvent enrichir son parcours, tels que des jurys (BIFFF, Toronto, Anima…) et autres missions culturelles ponctuelles.