Raoul Dufy au Havre

Vincent Baudoux
21 juin 2019

Le MuMa au Havre présente Raoul Dufy jusqu’au 3 novembre. Une exposition rétrospective exceptionnelle où, parmi les 90 œuvres issues de collections publiques et privées un peu partout en Europe et aux États-Unis, certaines sont montrées pour la première fois en France.

«Mes yeux ont été faits pour effacer tout ce qui est laid» aurait affirmé Raoul Dufy, ce qui lui vaut cette réputation d’artiste joliment décoratif qui lui colle aux basques. Il est vrai que le jeune peintre virtuose proche des avant-gardes de son époque a d’abord fréquenté le monde de la haute couture, invité dès 1910 par Jean Poiret, notamment, à œuvrer dans les cénacles de la mode, de la décoration de luxe afin d’y créer des tissus hauts de gamme et autres objets raffinés.

Deux anecdotes éclairent son œuvre d’un tout autre jour. Lorsque la Première Guerre Mondiale se déclare, Raoul Dufy a 37 ans et se porte volontaire au tout nouveau Service Automobile de l’armée française. Puis, il accepte la commande de la Compagnie parisienne de distribution d’électricité, afin d’imaginer et réaliser lui-même La Fée Electricité, la plus grande peinture du monde à l’époque (une prouesse, 250 panneaux cintrés, ajustés, pour une surface de 624 mètres carrés), destinée à l’Exposition universelle de 1937. Dufy pressent que le vingtième siècle diffère de ceux qui précèdent par l’invention d’énergies nouvelles - comme l’électricité - qui semblent inépuisables et sans le moindre inconvénient, avec leur corollaire, la vitesse. L’homme y est d’autant plus sensible qu’au même moment son corps atteint par la maladie se paralyse. Le déclic s’effectue quand une petite fille aux vêtements de couleurs vives court sur le quai de Honfleur : déstabilisé, l’oeil du peintre perçoit une apparition autant qu’un effacement. Apparaître et disparaître serait donc une seule et même chose ? Du jamais vu ! Comment penser, et comment peindre cela ?

Ce flash suffit, il initie une oeuvre qui ne doit plus rien à personne. Raoul Dufy réfléchit désormais en énergies transitoires, au hasard d’intensités éphémères. Dès lors, quand il peint, il estompe autant qu’il atteste. Cette attitude interroge les nouvelles perceptions issues du monde contemporain et les moyens d’en rendre compte. Chaque coup de brosse, chaque signe devient crête de vague, il diverge de tous les autres quant à sa vitesse, son poids, sa direction, son intensité, sa masse. Il apparaît, puis disparaît. Lorsqu’il évoque une régate (une course de vitesse entre bateaux), le langage pictural du peintre est tout proche de celui des physiciens qui à la même époque tentent de décrire les particules élémentaires. Ces coursiers deviennent à la fois ondes et corpuscules ! Ainsi, on comprend mieux la manière de procéder de l’artiste qui s’interroge sur le rapport de singularités locales et évanescentes vis-à-vis des plages colorées, énergétiques, qui les enveloppent. Voilà pourquoi le portrait individuel ou la nature morte classique n’inspirent pas vraiment Dufy, mais plutôt les grands espaces constitués d’une profusion d’éléments anonymes, petits, légers, volatiles, le bruissement coloré du visible. Dans la baie du Havre, même la masse sombre d’un cargo ne sera bientôt plus qu’un spectre évaporé dans la radiation lumineuse. Peindre aux rayons X ? Il y a quelque chose au-delà et en-deçà du visible, ce que Marie Curie constate dans son laboratoire au même moment. «L’art ne reproduit pas le visible : il rend visible, » énonce Paul Klee dans sa Théorie de l’art moderne, à Iéna en 1924. La même idée apparaît simultanément, dans des lieux différents, dans des pratiques différentes, chez des personnes qui ne se connaissent pas !

Dufy nous surprend encore lorsqu’il évoque la polysensorialité, la conjugaison des sens l’un par l’autre. « J’ai passé ma vie sur le pont des navires : c’est une formation idéale pour un peintre. Je respirais tous les parfums qui sortaient des cales. A l’odeur, je savais si un bateau venait du Texas, des Indes ou des Açores et cela exaltait mon imagination. » Devenir peintre grâce à l’odorat ? Insensé, à moins que l’on découvre que des sensations soigneusement classifiées, déclarées imperméables aujourd’hui, recèlent des passerelles encore à découvrir (c’est le cas avec David Hockney, synesthésique qui entend des sons lorsqu’il voit des couleurs, et inversement). La polysensorialité explique pourquoi un tableau de Dufy est peint autant que dessiné, la tradition d’étanchéité entre ces deux modes devenant poreuse. Cette polysensorialité éclairerait les nombreux hommages à la musique et aux musiciens qu’il a réalisé tout au long de sa carrière, où il entrevoit la couleur des sons, leurs odeurs, leurs mystérieuses vibrations interconnectées augurant de champs de recherches artistiques nouveaux, mais peu exploités à l’heure actuelle. Il est temps qu’un regard moins convenu soit porté sur l’œuvre de Raoul Dufy, et qu’il trouve la place qui est la sienne. Parmi les grands.

 

Dufy au Havre
MuMa (Musée d’art moderne André Malraux)
Le Havre
Jusqu'au 3 novembre
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.muma-lehavre.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.