Voyage à Ostende avec James Ensor

Vincent Baudoux
09 juin 2019

Fermé depuis novembre 2017, le Musée Ensor à Ostende n’est pas près de rouvrir ses portes. En attendant, toujours à Ostende, le MuZEE présente jusqu’en février prochain 26 tableaux de James Ensor issus des collections du Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers. Ces dernières années, cette collection a été exposée à New York, Chicago, Los Angeles, Tokyo, Bâle, Copenhague et Utrecht.

La biographie d’un auteur peut-elle expliquer l’œuvre ? Dans certains cas, oui, en tout ou en partie. Dans d’autres cas, pas du tout. En ce qui concerne James Ensor, il est tentant de retenir l’abandon du père, le long attachement à la maison familiale qui est une boutique de souvenirs destinés aux touristes. Dès leurs premières expositions, les tableaux du jeune peintre sont l’objet de railleries, à cause de ce bric-à-brac de quincaillerie, masques et coquillages, autant que de la manière peu conventionnelle de les peindre. De refus en refus, même chez les professionnels, y compris au sein du cercle d’avant-garde dont il est un des fondateurs, Ensor doit attendre ses cinquante ans avant que son œuvre soit tolérée, puis acceptée. Et près de vingt ans encore pour qu’il puisse enfin toucher aux honneurs de la gloire. Avec amertume, car à 69 ans, c’est bien trop tard. Aussi, aigri, il cesse de peindre. Pour dire que la misanthropie du personnage a peut-être été un frein relationnel, le jeune artiste étant sans pitié pour la «boîte à myopes» qu’est l’académie, envers «mes concitoyens, d'éminence molluqueuse» ou se réjouissant de ce que «les masques me plaisaient aussi parce qu’ils froissaient le public qui m’avait si mal accueilli».

D’autres indices sèment le trouble : à 28 ans, il rencontre Augusta Boogaerts, qu’il surnomme sa sirène, lui rédige des centaines de lettres, sans que jamais il ne tente de combler la distance physique qui les sépare. Jusqu’au bout, Ensor restera résolument célibataire. Ce solitaire farouche anime pour un temps plusieurs cercles artistiques (Les XXLa Libre esthétique), peut-être moins pour défendre une cause liée à l’art que pour se sentir moins seul. Faut-il rappeler, encore, qu’il est l’instigateur du Bal du Rat mort, masqué et costumé, point d’orgue final au carnaval d’Ostende ? Le fait n’est pas anodin, car un bal, ce sont des couples qui se font et se défont, publiquement unis seulement le temps d’une danse. L’ensemble de ces éléments se calquent-ils sur le modèle parental, issu d’un père ingénieur anticonformiste, alcoolique et héroïnomane qui a raté sa carrière, et d’une mère boutiquière à bibelots, qui voit d’un mauvais œil la vocation artistique de son fils ? Dès le début, Ensor baigne dans l’idée que toute liaison fait problème… sauf à supporter l’irritable apparence des conventions et du conformisme.

Si l’œuvre d'Ensor contient moult paysages, natures mortes et portraits d’après nature, il se caractérise par les masques, dont on sait la fonction de leurre. Sauf qu’ici, les masques semblent vrais, ils dérivent en mascarades comme autant de caricatures vivantes, grotesques et inquiétantes. C’est le normal qui est anormal et, sans l’alibi des convenances, le monde serait rempli de trognes telles qu'Ensor les peint. La bigarrure du monde s’y retrouve, ébaubissante, aussi un masque n’est jamais seul, l’artiste ne semblant jamais aussi heureux que lorsqu’il multiplie les bizarreries au sein de la foule. Cela donne un joyeux carnaval, qui transgresse pour un temps les valeurs instituées de la normalité bien-pensante. Puisque les masques, eux, ne mentent ni ne trichent, il est normal que des bisbilles surviennent, se disputant ici pour un hareng saur, ou là bataillant pour un pendu. Si l’envers vaut l’avers, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout, et proposer des morts bien vivants autant que des vivants déjà roides et décharnés, squelettes sémillants aussi comiques que lugubres. Le mort-vivant : une des plus grandes peurs de l’humanité !

Pas plus qu’il ne s’inquiète de bon goût et de convenances, ni d’images exemplaires ou séduisantes, Ensor ne s’encombre de la bonne observance des usages de la peinture de son époque. A commencer par la composition qui enseigne la manière dont les parties s’inscrivent dans un ensemble. Notre artiste n’en a cure, il balance les éléments sur sa toile, sans le moindre plan, sans hiérarchie, comme cela vient. Un personnage ou deux, en plus ou en moins, peu importe, il les aligne l’un après l’autre sans qu'entre eux il y ait la moindre accointance. L’absence d’harmonie gère la désorganisation des couleurs, dans l’irrespect de la dominante et des secondaires, des contrastes, des complémentaires, des points forts ou faibles, etc. Un rouge y côtoie un vert, un bleu, un jaune, de la façon la plus aléatoire, interchangeable comme un chahut coloré. «Chaque œuvre devrait présenter un procédé nouveau», dit encore James Ensor qui, joignant le geste à la parole, associe les outils et les supports en combinaisons inédites, faisant de ses toiles un terrain de jeu fatal à la tradition du métier bien poli, ce qui lui sera évidemment bien vite reproché. De là certains effets picturaux rares, uniques, étonnants, fragiles souvent. Des curiosités, comme dans le magasin de son enfance.

Comment éviter que tout ce bazar hétéroclite ne vire au n’importe quoi en sombrant dans l’anarchie en pagaille ? A Ostende, Ensor ancre sa vie à deux pas de la mer du Nord, littéralement. Même dans la grisaille, ce rivage baigne d’une lumière particulière, finement modulée de rose ou bleuâtre, nacrée, pareille aux halos perlés que l’on trouve dans les coquillages. Quoi qu’il peigne, c’est cette qualité de lumière que l’artiste cherche, dès les premiers tableaux. Avec obstination, car cette irradiation colorée singulière l’apaise. «La lumière déforme le contour. Je vis là-dedans un monde énorme que je pouvais explorer, une nouvelle manière de voir que je pouvais représenter.» La seule relation durable d'Ensor aura été la peinture, sa lumineuse maîtresse qu’il évoque comme une éternelle amoureuse en chair et en os : «Vénus, dès l'aube de ma naissance, vint à moi souriante et nous nous regardâmes longuement dans les yeux. Ah! les beaux yeux pers et verts, les longs cheveux couleur de sable. Vénus était blonde et belle, toute barbouillée d'écume, elle fleurait bon la mer salée. Bien vite je la peignis, car elle mordait mes pinceaux, bouffait mes couleurs, convoitait mes coquilles peintes, elle courait sur mes nacres, s'oubliait dans mes conques, salivait sur mes brosses.»

 

James Ensor
Rêves de nacre
Mu.ZEE
11 Romestraat
8400 Ostende
Jusqu'au 1er mars 2020
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.muzee.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.