Ce que collectionner veut dire

Manon Paulus
03 avril 2019

À l’occasion de l’inauguration de son cycle de conférences sur la collection, la Bibliotheca Wittockiana ouvrait ses portes ce vendredi 15 mars pour une journée d’étude consacrée tout particulièrement à la psyché des collectionneurs.

À deux pas du parc de Woluwé, la Bibliotheca Wittockiana se cache derrière des murs de béton brut, à l’ombre de quelques arbres et lierres grimpants. Fondée par Michel Wittock en 1983, elle est désormais reconnue comme l’unique musée de la reliure et des arts du livre. Il s’y déroule expositions, cours de reliure, conférences. S’y dresse également l’impressionnante bibliothèque de documentation consacrée à ce domaine particulier de l’art du livre.

Cette journée d’étude inaugurale, organisée conjointement avec François Mairesse, professeur à l’Université Sorbonne Nouvelle–Paris 3, se destinait à ouvrir une réflexion sur ce que collectionner veut dire. Peut-on considérer l’acte de collectionner comme problématique, voire pathologique ?

Différents orateurs se sont succédé : François de Callataÿ évoquait le basculement du collectionneur dans l’illégalité, en soulevant la problématique des bibliophiles cleptomanes ; Jean-Marc Timmermans, psychologue comportementaliste, entendait considérer les différences entre accumulateur compulsif et collectionneur, notamment dans la fierté et le soin que le collectionneur porte à sa collection, mais aussi le plaisir avec lequel il collectionne, à l’inverse de l’accumulateur compulsif qui aurait tendance à se laisser envahir par ses biens et en avoir honte ; enfin, Sylvain Gross cherchait à déconstruire les connotations négatives associées au fil du temps au collectionneur en le décrivant comme un être de désir, un promeneur prêt à la dépense démesurée et à la perte, moins préoccupé par l’accumulation de richesses. Loin de la figure du capitaliste, il est plutôt décrit comme un consumateur solaire.

La journée s’est conclue sur l’interview de deux collectionneurs : Jan De Graeve, collectionneur et président de la Société royale des bibliophiles et iconophiles de Belgique, il tente notamment de reconstituer la bibliothèque de Gérard Mercator et Yvette Dardenne, collectionneuse de boîtes illustrées en fer blanc de différentes époques. Particulièrement intéressants, ces entretiens ont permis de complexifier la définition d’un collectionneur esquissée jusqu’ici. Avec Jan de Graeve, nous effleurons l'idée que collectionner relève d’un apprentissage. En effet, son père lui a appris comment (bien ?) collectionner : chercher la rareté, ne pas tout amasser, formater sa collection. De son côté, Yvette Dardenne - autodidacte, si l’on peut dire - possède aujourd’hui la collection de boîtes en fer blanc la plus grande au monde, avec plus 60 000 pièces. Elle n’a jamais vendu une de ses possessions et ne semble avoir de cesse d’agrandir sa collection. La figure d’Yvette Dardenne paraît aux antipodes de celle du premier, et surtout elle brouille les frontières établies jusqu’ici entre accumulateur compulsif et collectionneur. Bien qu’envahissantes, ces boîtes sont montrées avec fierté, mises en scène. Elle prête régulièrement une partie de sa collection pour des expositions sur des thèmes particuliers. Mais l’audience, désarçonnée par cette collection surprenante, réagit en soulevant plusieurs interrogations : Mme Dardenne s’est-elle intéressée aux techniques de fabrication de la boîte, à la rareté de certaines de ses pièces, au pedigree de l’objet (c’est-à-dire "qui l’a possédé avant elle ?") ? Comme pour nier l’intérêt intrinsèque de ces boîtes.

En tentant de rendre compte du flou qui règne entre collection noble (celle d’œuvres ou d’objets d’art) et collectionnisme, cette journée d’étude a surtout contribué à renforcer une frontière jusqu’ici tenue encore silencieuse, celle qui séparerait les bons/vrais des mauvais/faux collectionneurs. Les prochaines journées d’étude nous permettront sans doute d’approfondir ces réflexions. Le programme annoncé se déploie en sept autres journées : #2 Collectionneurs & collection, #3 Collectionneurs & marché, #4 Collectionneurs & argent, #5 Collectionneurs & musées, #6 Collectionneurs & artistes, #7 Collectionneurs & prix artistiques, #8 Collectionneurs & Etat.

 

Bibliotheca Wittockiana
23 rue du Bemel
1150 Bruxelles
Du mardi au dimanche de 10h à 17h
wittockiana.org/

 

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.