10 janvier 1929, un brouillon raté ?

Vincent Baudoux
03 janvier 2019
Le premier album de Tintin fête aujourd'hui ses 90 ans ! Retour sur la création d'Hergé et son démarrage étonnant.

Tintin chez les Soviets, première histoire de Tintin dont la première planche est publiée le 10 janvier 1929, il y a juste 90 ans, ne serait qu’un aimable brouillon, réalisé en noir et blanc, peu convaincant aux dires même d’Hergé qui n’en a jamais souhaité la réédition. Dès le début, Tintin démarre en trombe sur une moto volée, poursuivi à toute allure par les policiers. Le ton est donné, jusqu’aux derniers et nombreux rebondissements du récit (qui fait quand même 138 pages), où il ne sera question que de moyens de transport toujours plus véloces, sur terre, dans les airs, sur l’eau, avec des automobiles, des locomotives, des avions, des hors-bords, dans une course effrénée qui symbolise tout le vingtième siècle, vecteur d’un stupéfiant et continu progrès technique. Tintin ne devient vraiment lui-même que grâce à la vitesse, lorsque, dès les premières images, le vent le décoiffe et rejette sa mèche en arrière, créant ainsi la célèbre houppette. Voilà qui change des habituels discours idéologiques qui plombent la lecture de ce récit.

Avec la vitesse, Hergé ne réalise pas seulement son rêve, mais incarne le désir du siècle tout entier, quand ce dernier s’évertue à battre les records, quels qu’ils soient, dans tous les domaines, du plus petit (le transistor puis la puce électronique), au plus grand. Toujours plus impressionnant, plus beau, plus vite, plus loin, plus, plus, plus… Avec le corollaire des accidents qui en résultent, toujours plus graves, toujours plus spectaculaires à l’image des énergies mises en oeuvre, comme le Titanic, Hiroshima ou Tchernobyl. A côté de ces cataclysmes, les crashes de Tintin chez les Soviets, nombreux, sont finalement peu de choses. Le vingtième siècle vit d’abord l’espoir d’un paradis, mais au prix d’une débauche d’énergie dont on n’avait pas prévu les conséquences néfastes. Toutefois, dès la fin des Golden Sixties (on surnomme ainsi les années 1960), le vent tourne et on commence à pressentir que l’abondance ne rime pas nécessairement avec le bonheur. Désenchantées, les illusions s’évaporent, le rêve se brisera bientôt. Tintin chez les Soviets ne serait que la première étape d’un processus qui aboutit en son exact contraire, ce qui en fait son intérêt, et le désigne ainsi comme un brouillon tout à fait indispensable et réussi.
       

 
 
 
 
 
 
-AC-
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Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.