Connected, reliée

Eric Mabille
29 avril 2016
La Centrale for Contemporary Art célèbre ses 10 années d’existence. Dix ans qui ont affirmé sa place sur la scène de l’art contemporain à Bruxelles. Avec Connected, elle renforce son ancrage existentiel et curatorial en phase avec les grandes questions de notre monde actuel. Une vingtaine d’artistes belges et internationaux y déclinent pour l’occasion leurs variations sur le thème de la connexion physique, psychique et la création artistique.

Connected, titre nineties de Stereo MC’s, connecté, déconnecté, gonna get myself connected. Tout est dans ce besoin humain d’échanger et dans cet enchainement de choses entrelacées qui tend vers une forme d’unité. Cette exposition interactive nous plonge dans le dédale de ce monde hyperconnecté auquel la création artistique n’échappe pas.

Deux propos, deux commissaires, Patrick Amine et Carine Fol


On y évoque le lien indéfectible et inextricable que certains artistes entretiennent avec leurs œuvres avant de glisser vers un imaginaire interactif. Connexion physique à l’œuvre d’abord, moment d’équilibre fragile entre science et art, illusoire tentative d’évolution vers un monde meilleur.

Le corps usine chez Fritz Kahn déploie son système digestif que de minuscules ouvriers alimentent et entretiennent. Il devient machine à manger chez Wim Delvoye avec cette évocation d’une société de consommation gloutonne qui, tel un dispositif intestinal complexe, ingurgite des aliments et en défèque les étrons. Suite à une mort clinique survenue à 22 ans, Henri Ughetto couvre de manière obsessionnelle des mannequins d’œufs en plastique couverts de peinture rouge. En d’inlassables actions répétées, il conjure la mort et révèle la vie sous l’apparente putréfaction. Œuvre rituelle de cet homme qui ne vit que pour et par elle. Rituelle aussi, la proposition de Roman Opalka qui aligne sur des canevas aux dimensions identiques de longues séquences de chiffres, travail conceptuel et tout en surface qui documente le temps ; une histoire qui finira par s’écrire en blanc sur fond blanc.

Corps matériaux artistiques qui bousculent les conformismes. Transcendance du temporel par métamorphoses esthétiques performatives chez Orlan. Avec Bumpload, imagerie médicale de son avatar hybride aux moult déformations irréelles, elle réinvente un autoportrait entre figuratif et défiguratif. A côté, Stelarc propose une structure anatomique alternative et évolutive par augmentation prothétique, où le corps naturel devient le Parasite d’un système nerveux externe et virtuel.

Imaginaires immatériels


Dans ces nouveaux espaces ludiques, l’art se rematérialise : œuvres 2D, 3D, sons, textes, graphismes élaborés, espaces virtuels formalisés interagissent avec le spectateur aux cinq sens éveillés. Imaginaire électronique, anthropologie numérique s’affirment comme éléments d’une même culture, où technique et nature se retrouvent à jamais connectés.

Modulations calligraphiques et interactives chez les Corsino où langage de l’esprit et du corps se retrouvent associés. Le selfie du Cloud au nuage sensible chez Pedro Rivero Jimenez et Joachim Van Den Hurk ; mise en scène du moi dans nos pratiques quotidiennes. L’écriture expérimentale de Pascal Dombis se duplique de manière virale et organique jusqu’à ce que la saturation des caractères laisse apparaître une forme X sous-jacente. Le photographe Philippe Gronon nous fait découvrir l’envers d’un tableau électrique à la manière d’un tableau minimal sans cadre. Art cognitif chez Tomàs Saraceno qui modélise la toile d’araignée pour nous livrer cet arbre aux synapses végétales. Connexion piège chez Marc Boulet et Lin Yu pour qui succombera à la tentation d’un objet technologique dernier cri. Répétitions inlassables des gestes et des paroles chez Alex Verhaest, quand deux personnages rejouent invariablement leur texte de manière coordonnée ou différée.

Dans une autre pièce, une œuvre de Nam June Paik évoque la pluralité des récits narratifs qui la composent alors que Thomas Zipp clôture l’exposition par une installation qui explore les limites de la conscience et du contrôle. Dans cet espace aux allures de clinique psychiatrique fictive, une chambre de relaxation perdue au milieu des lits, des meubles et des objets. Références à la chanson The width of a circle de Bowie – décrivant sa relation à la drogue et aux recherches de Charcot sur l’hystérie.

Dans cette profusion d’effets visuels et d’interactions, l’artiste contemporain trace des routes, explore les espaces d’expérimentation où se construisent les nouveaux savoirs et pose les gestes artistiques innovants, fruits des réflexions qui le parcourent. Il questionne la connexion, reflet de notre espace ambiant dont la technologie n’est que le vecteur. Cette connexion est le flux qui relie, qui rallie et occupe ce néant essentiel intermédiaire entre les choses et les êtres. Sauter dans le vide, c’est survoler un essentiel peut-être invisible pour les yeux comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry. Rendre l’invisible éloquentn’est-ce pas le but ultime et pourtant si humble de l’art ?
Connected
Centrale for Contemporary Art
44 place Sainte-Catherine
1000 Bruxelles
Jusqu’au 28 août
Du mercredi au dimanche de 10h30 à 18h
www.centrale.brussels























 

Eric Mabille

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