Quand les couleurs vibrent

Muriel de Crayencour
09 juillet 2016
Alex Webb est un photographe américain membre de l’agence Magnum Photos depuis 1976. De retour d’un voyage à Haïti et au Mexique dans les années 1970, il renonce au noir et blanc pour se tourner vers la photo couleur. Son exposition au Botanique présente 30 années de travail de ce virtuose de la couleur.

« En 1975, je me suis retrouvé dans une impasse. Je travaillais à l’époque en noir et blanc. J’avais dressé un panorama de l’Amérique sociale de la Nouvelle-Angleterre et des environs de New York. Je sentais confusément que ce travail ne me mènerait nulle part. (…) Un jour, j’ai par hasard ouvert le livre de Graham Greene, Les comédiens, un roman dont l’intrigue se situe en Haïti pendant la période de trouble de la dictature de Papa Doc. L’univers que j’y ai découvert m’a à la fois fasciné et terrifié. Quelques mois plus tard, je prenais un avion pour Port-au-Prince. Ce premier voyage de trois semaines m’a transformé, en tant que photographe et en tant qu’homme. J’ai photographié un monde dont je n’avais pas idée, d’une vibration et d’une intensité émotionnelle que je n’avais encore jamais rencontrées. »

Ainsi parle Alex Webb (1952, San Francisco) lors de l’ouverture de son exposition aux cimaises du Botanique. Ce New-Yorkais pur jus, aux intonations si reconnaissables, explique qu’il ne retouche jamais ses photos. Qu’il est enchanté d’exposer dans un tel lieu. Sur les deux étages de cette serre du XIXe, ses clichés explosent de couleurs. Chaque image vibre d’une extraordinaire intensité.

On découvre des clichés de la série Crossings, un travail de longue haleine sur la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Cette fascination pour l’univers de ceux qui traversent illégalement les frontières s’est étendue à d’autres formes de traversées : culturelles, économiques, spirituelles. Webb photographie les fêtes d’Halloween ou le spring break des étudiants américains au Mexique.

L’autre série, Istanbul, City of Hundred Names, montre le chevauchement de cette ville sur deux continents, ses influences asiatiques et européennes, islamiques et séculaires, anciennes et modernes. Webb va y chercher non pas un goût pour l'orientalisme mais plutôt l'image qui liera le spectateur, le photographe et le sujet photographié en un lien profondément humain.

C’est la couleur qui s'impose dans chaque photographie. Qu’Alex Webb capture un instant imprévisible – cet homme sautant d’un toit, un couple s’embrassant, une balle juste devant le visage d’un enfant qui joue au football – ou des scènes de rues, des paysages urbains, c’est toujours la couleur qui donne une architecture à l’image. Les zones sélectionnées par l’œil de l’artiste – mur vert émeraude, coque de bateau peinte en rouge vif, ciel bleu – le sont de manière très picturale. Ce fond assoit l’image, la porte.

Ensuite, notons d’importantes lignes qui traversent l’image et la structurent : courbe de la paroi d’un bateau (vert amande), auvent en contre-jour (noir), poteau central coupant l’image en deux, grille d’entrée, peinture encadrée portée sous le bras d’un passant. Et finalement, l’humain. Dans cette mer de couleurs, dans cette palette vive et vibrante, il y a toujours au moins un personnage : petit enfant tenant un poulet qui tente de s’envoler, deux paires de pieds sur un carrelages rouge brique et deux chiens, enfants jouant… Webb explique que certaines images lui sont offertes. Il a planté son appareil sur une vue qui lui plait et quelque chose advient : un homme saute du toit, un enfant saute, un couple s’enlace.

Le photographe parcourt le monde pour attraper et nous donner à voir une humanité émotionnelle, sensible, métissée. Pas de message politique, juste un témoignage. Une exploration des différentes cultures, non pas sous leurs aspects sociologiques ou ethnographies, mais plutôt sous une forme de message d’un humain aux autres humains. Tous ces aspects font que le travail de Webb est intemporel. Ainsi, sur le même mur, des images des années 1970 ou 2000 sont côte à côte sans que cela se note. Une très belle exposition, à ne pas manquer, dans le cadre du Summer of Photography.

Notons aussi un accrochage des photographies de Pablo Lopez Luz (1979), qui détaillent et illustrent via des vues aériennes le développement urbain chaotique de la ville de Mexico.
Alex Webb
The Suffering of Light
Le Botanique
236 rue royale
1210 Bruxelles
Jusqu'au 7 août
Du mercredi au dimanche de 12h à 20h
www.botanique.be







Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.