Le grand bleu de Klein

Gilles Bechet
12 avril 2017
En une trentaine d'œuvres, le Théâtre du Vide rend compte de la carrière météorique d’Yves Klein, un artiste majeur du XXe siècle qui a consacré toute son œuvre à faire résonner l’immatériel.

En équilibre au-dessus du vide, les bras tendus, Yves Klein accueille les visiteurs de l’exposition qui lui est consacrée à Bozar. Les sept années de sa fulgurante carrière peuvent se lire comme un moment suspendu au-dessus du vide, un vide plein d’un rien. Profondément bleu. Artiste singulier à son époque, il l’est encore aujourd’hui, et il est aussi reconnu comme un des précurseurs du minimalisme, de l’art conceptuel et du happening.

Yves Klein a toujours été radical dans ses choix artistiques. Chez lui, pas d’apprentissage académique. Sa toute première exposition en galerie témoignait déjà de son obsession pour une peinture sans formes et sans traits. Seul comptait le monochrome dans ce qu’il peut avoir de plus pur, de plus absolu. Et sa première publication reprenait des rectangles découpés dans du papier de couleur, signés au verso d’un simple Yves.

La couleur, une énergie


Très vite est venu son fameux bleu, une couleur stabilisée grâce à une résine particulière développée avec un ami chimiste et qui donne au pigment une intensité presque électrique. Dans la couleur, Klein voit une énergie que le spectateur s’approprie en regardant la toile. Pas étonnant, dès lors, que l’artiste ait pu vendre des œuvres absolument identiques à des prix différents puisqu’elles n’étaient pas destinées aux mêmes acheteurs. Klein aurait voulu tout peindre dans son bleu : le ciel, la mer, le soleil, les monuments de Paris. Des éponges avec lesquelles il absorbait la peinture, il a fait des sculptures, des totems. D’un instrument de travail, il a fait une matière première vivante et imprégnée.

Par les photos et les films, l’exposition montre bien comment ce dandy de l’art a construit sa légende et a fait de sa vie une performance. Qu’il dirige ses modèles – devenues des pinceaux vivants – au son d’un orchestre exécutant une symphonie monotone à une note ou qu’il saute dans le vide du premier étage d’un petit pavillon à Fontenay-aux-Roses, il était toujours en représentation. Transcendant les genres, il dégageait quelque chose de vivant et d’intense.

Expérience immédiate


Maître de judo, passionné par la spiritualité japonaise comme par le mysticisme rosicrucien, il était toujours en quête d’absolu. Un absolu qu’il a voulu aussi approcher par le feu, qui crée autant qu’il ne détruit. Dans un petit film, on le voit dans les ateliers de Gaz de France créer ses peintures de feu en arrosant de sa flamme pinceau des toiles que des modèles nus avaient imprégnées des traces de leur corps.

Profondément mystique, il n’était pas austère pour autant. Par son art, il a cherché à atteindre l’intangible au travers d’une expérience très immédiate, sensorielle. On peut comprendre que les bleus monochromes originaux soient aujourd’hui protégés d’une plaque de plexiglas. Pour l’expérience immédiate, c’est donc une excellente idée que de terminer le parcours par la recréation d’une œuvre monumentale de 1957. A plat sur le sol, une surface bleue accidentée comme la surface lunaire, irradie son énergie chromatique. On dit même qu’en approchant la main (sans toucher l'œuvre !), on peut voir le vide sous la paume vibrer de l’énergie particulière de l’International Klein Blue.
Yves Klein
Theater of the Void
Palais des Beaux-Arts
23 rue Ravenstein
1000 Bruxelles
jusqu’au 20 août
Du mardi au dimanche de 10 à 18h

www.bozar.be









Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

Articles de la même catégorie