Mimili Maku à Bruxelles

Muriel de Crayencour
19 octobre 2017
Bertrand Estrangin est du genre à parcourir plus de 4 800 km pour préparer une exposition ! C'est ce qu'il a fait durant les étés 2016 et 2017 pour sélectionner les œuvres qu'il présente aujourd'hui dans sa galerie bruxelloise. Les artistes aborigènes de Mimili Maku habitent un territoire de 102 000 km2 habité par moins de 2 500 indigènes. Isolés du monde, leurs œuvres magistrales sont récompensées chaque année au Musée national de Darwin (NATSIAA Award), et tout récemment dans le cadre du Wynne Prize (art contemporain) au musée de Sydney en 2017.

Les œuvres de ces artistes aborigènes sont peu connues en Europe et Aboriginal Signature, la galerie de Bertrand Estrangin, fait à Bruxelles un important travail de présentation et de médiation. Elle vient d'ailleurs de recevoir une visite de Caroline Millar, ambassadrice d'Australie en Belgique.

Commençons par l'exceptionnelle toile de Betty Kuntiwa Pumani, qui vous saute au visage et vous aspire vers elle dès l'entrée de la galerie : Antara - Dreaming Time Stories (2015) a gagné le prestigieux Telstra-NATSIAA General Painting Award en 2016 au musée national de Darwin. Elle présente un réseau de chemins et trous d'eau d'Antara, un site important pour elle et sa famille. Le rouge évoque le sable de cette région rocailleuse, mais fait aussi écho, pour nous, à un réseau de viscères ou de synapses. En une palette réduite faite de blancs et de quelques tons de rouge, Betty Kuntiwa Pumani créée une œuvre qui joue avec notre vision : effets d'optique, arrière-plans, profondeur de champ... tout semble mouvant, mobile, en 3D.

Robert Fielding Punnagka n'est pas seulement peintre, il est aussi photographe. Voici ses clichés imprimés sur toiles puis rehaussés de points en peinture argentée. Il met en scène avec beaucoup de soin ses photographies, comme avec cet arbre garni de plusieurs seaux  de métal. " Ces objets font partie de nos coutumes et rituels anciens et nouveaux. Ils racontent l'histoire de nos batailles, notre résilience, notre faim, notre subsistance, notre survie, explique-t il. J'ai utilisé la couleur argentée pour montrer le pouvoir et l'énergie du territoire. " Ou comment l'art aborigène actuel entre en forte résonance avec la pratique des artistes contemporains occidentaux ou affiliés à une pratique occidentale.

Tuppy Ngintja Goodwin utilise encore la technique des points pour tracer des motifs traditionnels qui parlent du territoire mais autour de ceux-ci, elle n'hésite pas à peindre à larges coups de brosse dans lesquels se lit le mouvement de sa main, son énergie créatrice.

Pointons encore Ngupulya Pumani qui, elle, peint en un fourmillement de points. Ses toiles prennent une texture presque granuleuse dans laquelle toute notion d'espace est brouillée. L'œil plonge dans cette mer de points qui masque presque les motifs de trous d'eau. Il faut y entrer comme on passerait derrière un rideau de perles. On pense aux installations lumineuses faites de milliers de petites lampes de Yayoi Kusama.  L'ensemble est remarquable et, une fois de plus, les explications du galeriste vous emmèneront au Pays des rêves. A voir.
Keeping Law & Culture Strong
Galerie Aboriginal Signature
101 rue Jules Besme
1081 Bruxelles
Jusqu'au 4 novembre
Du mercredi au samedi de 14h30 à 19h
www.aboriginalsignature.com









 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.