Sur la pointe des pieds, elles piquent

Astrid Jansen
10 septembre 2020

La Patinoire Royale de Bruxelles rend hommage à cinq artistes femmes. L’exposition en cinq branches d’étoile rend leur lumière à ces grandes peintres qui, chacune à leur manière, révèlent l’abstraction.  

Au 20ème siècle, les artistes, quand elles étaient des femmes, devaient se battre pour s’imposer. Et souvent, elles restaient en retrait, créaient sur la pointe des pieds. C’est qu’il ne fallait pas trop se faire remarquer. Rester confidentielles. Reconnues par une poignée de spécialistes ou amateurs, elles étaient rarement, voire jamais, autant acclamée par le grand public que leur paires masculins. La Patinoire Royale, qui s’inscrit aussi dans une volonté forte de valorisation de l’art en Belgique, offre une très belle scène à Berthe DubailFrancine Holley, Antonia Lambelé,  Gisèle Van Lange et Marthe Wéry, et ce jusqu’au sept novembre.

L’abstraction silencieuse de Marthe Wéry (1930-2005)

Posées par terre, contre un mur, suspendues de manière irrégulière, ses œuvres sont disposées comme bon semble au commissaire de l’exposition. L’artiste a toujours laissé les exposants libres de leur choix. Pour elle, la surface est une page qui n’est pas destinée à être limitée. Le cadre est infini. Il y a chez Marthe Wéry, une forte présence de la matière et une importance de l’effet des couleurs sur la psychologie. De ses œuvres se dégagent un silence, un vide, qui en font un travail mental et métaphysique dont l’effet sur l’esprit est très fort. S’y retrouve une recherche minimaliste à l’instar de celle des calligraphes japonais, où elle crée des accidents dans la surface picturale. Parce qu’elle avait présenté ses œuvres à la Biennale de Venise en 1982, Marthe Wéry, artiste minimaliste dans la plus pure tradition du geste, est sans doute la plus célèbre des cinq artistes qui nous occupe ici.

L’abstraction musicale de Francine Holley (1919 - 2020)

100 ans d’existence, Francine Holley a traversé le siècle dernier. Après quelques œuvres figuratives (dont une œuvre est exposée à La Patinoire Royale), Francine Holley est entrée en abstraction dans les années cinquante pour ne plus jamais en sortir. Liégeoise, formée à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, Francine Holley a vécu toute sa vie d’adulte à Paris. Grande pianiste (Premier prix du Conservatoire à Liège), elle doit abandonner cette discipline en 1977 suite à une opération. C’est à ce moment qu’elle intègre dans son écriture abstraite, un langage musical qui se traduit dans des compositions extrêmement originales, faisant référence à de grands compositeurs tels que Satie ou Wagner. Francine Holley aura aussi sa période « totem ». Pour les réaliser, elle emprunte au graphisme de l’art premier et s'inspire des lignes de l’Afrique Centrale. L’œuvre de Francine Holley est à la fois géométrique et très libre, s’inspirant de la calligraphie arabe aussi. Son œuvre est particulièrement touchante, expérimentale et originale. Touchante car en recherche permanente.

La douceur constructiviste de Antonia Lambelé (née en 1943)

C’est la gamine de la bande puisqu’elle n’a que 75 ans aujourd’hui. Peut-être aussi, est-ce la plus confidentielle. Au contraire des quatre autres femmes dont le travail est exposé à La Patinoire actuellement, Antonia Lambelé n’a pas eu de phase figurative. Sa pratique de l’abstraction est particulièrement rigoureuse, construite, précise, fondée sur le module du carré qu’elle divise à l’infini. Le travail d’Antonia Lambelé surprend par son approche presque mystique de la géométrie et son utilisation du plexiglas où se jouent des effets de couleurs et d’où surgissent des mouvements de formes inattendus.

Les rythmes astraux de Berthe Dubail (1911-1984)

Voilà une artiste de tempérament. De ses œuvres se dégage de manière très claire un bouillonnement de forces. Bien que son abstraction s’apaise avec le temps quand, à la moitié de sa carrière, elle se tourne vers des formes plus cosmiques.  Le travail de la matière est intéressant chez Berthe Dubail car elle intègre dans sa peinture à l’huile du sable, de la caséine et des pigments, créant une matière qui lui est propre, plutôt matte. On entre dans les œuvres de Berthe Dubail comme dans un monde parallèle. C’est une œuvre très intime.  

Le lyrisme gestuel de Gisèle Van Lange (née en 1929)

Elle commence par les paysages et les natures mortes, dans un style assez dramatique, triste. Et puis, dans les années cinquante, elle aussi entre en abstraction, mais cette abstraction est toujours reliée au réel.  Gisèle Van Lange ne quitte jamais vraiment la figuration (qu’elle maitrise parfaitement d’ailleurs). Ses œuvres sont  dynamiques, vivantes. De son ancrage réaliste naissent des effets, impressions et mouvements, qui semblent spontanés et qui sont, en tout cas, très vifs. C’est une peinture qui prend au ventre et qui révèle par endroits une certaine angoisse. Gisèle Van Lange a 91 ans aujourd’hui et la force de son travail réside dans cette capacité extraordinaire à sans cesse se réinventer. Une œuvre puissante. 

Belgian Women
Cinq femmes, cinq tempéraments, un pentacle

Peinture belge abstraite d'après-guerre
La Patinoire Royale - Galerie Valérie Bach
15 rue Veydt
1060 Bruxelles
Jusqu'au 7 novembre
Du mardi au samedi de 11H à 18h

www.prvbgallery.com

Astrid Jansen

journaliste

Licenciée en journalisme de l’IHECS et titulaire d’un master en science politique de l’ULB, Astrid Jansen s'est spécialisée dans le cinéma et le monde culturel belge. Depuis 2012, elle écrit pour le journal L’Avenir et collabore régulièrement avec la radio publique La Première, le magazine culturel Mu in the City ainsi que la revue française Les Fiches du Cinéma. Outre ces missions régulières, elle dit rarement non aux propositions qui peuvent enrichir son parcours, tels que des jurys (BIFFF, Toronto, Anima, ...) et autres missions culturelles ponctuelles.