7 Arts, l’heureux revival d’une revue d’avant-garde belge

Mélanie Huchet
13 juin 2020

Bonne nouvelle ! Le CIVA (Centre international pour la Ville, l'Architecture et le Paysage) a rouvert ses portes le 19 mai. Une véritable aubaine pour enfin découvrir cette exposition captivante consacrée à la revue d’avant-garde belge 7 Arts lancée en 1922 par cinq jeunes artistes afin de promouvoir et faire fusionner tous les arts.

Les fondateurs? Les frères Bourgois - Pierre le poète, Victor l’architecte -, le peintre Pierre-Louis Flouquet, le compositeur Georges Monnier ainsi que Karel Maes, peintre, graveur et créateur de meubles. Ces cinq amis travaillent ensemble et les uns pour les autres. Composée de quatre à huit pages, la revue - qui paraît six fois par an - se veut pluridisciplinaire en mettant en avant comme mouvement la "Plastique pure" (entendez par là l’Abstraction géométrique), un même langage formel (simplicité des formes - carré, triangle, cercle -, distribution simple des couleurs, etc.) devra se retrouver dans les domaines de l’art (architecture, peinture, mobilier, arts déco, etc.). La revue cesse de paraître en 1928, avec à son compteur 156 numéros. Une aventure qui aura duré six ans,"une longévité exceptionnelle pour une revue d’avant-garde", précise le commissaire d’exposition Yaron Pesztat.

Manifeste et code plastique moderniste

Dans ce journal grand format et très illustré, on lit chaque semaine des comptes-rendus, des propositions de révolutionner et ce sans hiérarchiser les divers secteurs artistiques, des critiques musicales, littéraires, théâtrales, etc. bref, tout ce qui a attrait à la foisonnante actualité culturelle belge mais aussi européenne. Ces jeunes artistes qui ont déjà tous une expérience de l’avant-garde belge regardent tous dans la même direction. Le manifeste annonce clairement la couleur : “L’art a quitté la vie, notre prodigieuse vie urbaine, industrielle et passionnée. Il faut l’y ramener." Pour 7 Arts, le mouvement moderne est dans une impasse, il n’est plus en prise "avec la civilisation moderne", d’où l’urgence de l’y ramener par la synthèse de tous les arts.

L’exposition commence par la reconstitution étonnante en noir et blanc (n’ayant aucune trace des couleurs d’origine) du stand "7 Arts" - conçu alors par Victor Bourgeois - lors du Salon de la Lanterne sourde à Bruxelles en 1923. En y entrant, on se retrouve confiné dans l’atmosphère de ces expositions internationales permettant de montrer au public le savoir-faire de cette avant-garde. On y trouve avec bonheur - et une certaine émotion - les photos d’époque de notre bande de cinq accompagnée de leurs amis. Comme celle prise lors du mariage de Georgette et René Magritte, du mobilier comme ces deux chaises et ce bureau aux formes raides et géométriques de Victor Bourgeois, une magnifique sculpture ronde et pure de Victor Servranckx, etc.

Une revue au cœur de l’Europe

En sortant du Stand qui nous donne un bel aperçu des codes plastiques de 7 Arts, l’on rentre dans une exposition compartimentée selon différentes thématiques (couleurs, rythmes, mouvements, solutions d’angle) avec à chaque fois à l’entrée de la salle un numéro de la revue renvoyant au sujet abordé. “Nous avons tenté de restituer l’univers de 7 Arts en montrant l’utilisation d’un seul et même langage formel de la Plastique pure pour tous les arts. Raison pour laquelle vous verrez aussi bien de la peinture, de la sculpture, du mobilier, des maquettes architecturales, des films, etc.", précise Yaron Pesztat. Très rapidement 7 Arts parvient à s’inscrire dans l’avant-garde européenne avec qui elle entretient étroitement des échanges, comme le montrent ici les nombreuses correspondances entre les rédacteurs des différentes revues : L’esprit Nouveau du Français Le Corbusier ; De Stijl du Néerlandais Theo van Doesburg ; le Bauhaus de l’Allemand Gropius ; Il Futurismo de l’Italien Marinetti, etc. “Leur mode d’expression et d’échange favoris est la revue, instrument majeur du combat idéologique et artistique", insiste Yaron Pesztat.

Engagement et concrétisation de logements sociaux

Enfin, impossible de passer à côté de ce qui nous apparaît comme la colonne vertébrale de 7 Arts : la concrétisation de logements sociaux. Nous sommes dans les années 1920, peu de temps après les ravages causés par la Première Guerre mondiale. Il faut reconstruire vite, à bas coût et pour le plus grand nombre. Côté politique, c’est la première fois que le parti socialiste entre au gouvernement. Il joue un rôle majeur dans les créations d’habitations pour les citoyens à revenus modestes. Une aubaine pour nos artistes modernistes engagés préoccupés par la question du logement des plus pauvres. C’est le béton qui permet de construire rapidement à bon marché et d’imaginer des solutions standardisées tout en économisant les coûts. Côté esthétique, c’est encore le béton qui résout pour la première fois “le problème d’angle“, véritable casse-tête pour les architectes de l’époque. On y découvre les maquettes de la Cité moderne, conçue par Victor Bourgeois - entre 1922 et 1925 - à Bruxelles dans la commune de Berchem-Sainte-Agathe. "La répétition de l’angle droit autorise un jeu de déploiement spatial qui permet de créer des espaces sans vis-à-vis directs", nous apprend le curateur, avant de rajouter que “la récurrence de l’angle droit peut probablement être perçue comme une réaction à la génération précédente, qui usait volontiers de la volute et de l’arrondi."

Une exposition qui nous dévoile un ovni comme on les aime, une revue d’avant-garde belge créée par une bande de cinq amis, artistes modernistes engagés, qui avance en groupe solidaire. Un esprit collaboratif, combatif et surtout utile, loin de l’individualisme de notre époque. A aller voir absolument !

 

7 ARTS Belgian avant-garde, 1922-1928
CIVA
55 rue de l'Ermitage
1050 Bruxelles

Jusqu'au 9 août
civa.brussels/fr

À NOTER :
Les visiteurs sont priés de réserver leur visite sur ce lien : https://civa.brussels/fr/content/reservations-en-ligne-expo-7-arts-avant-garde-belge

 

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclination pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.

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