America, Inside out

Mylène Mistre-Schaal
11 octobre 2019

Le Musée Art et marges décortique le rêve américain à la sauce art outsider. Pour L’Amérique n’existe pas ! (je le sais, j’y suis déjà allé), une quarantaine d’artistes internationaux, parfois anonymes, souvent cabossés et toujours autodidactes redessinent le portrait inattendu d’une nation et de ses mythes.

L’Amérique n’est pas un pays, c’est une institution. Faite de fascination et de contrastes. Une contrée où les immeubles grattent le ciel, où la liberté est statue d’airain et dans laquelle la poussière du Far West colle aux bottes au moins autant que ces images préfabriquées collent à nos rétines d’Européens. 

Avec L’Amérique n’existe pas ! (je le sais, j’y suis déjà allé), le Musée Art et marges aborde le mythe à sa manière et le renverse. C’est une image des Etats-Unis contradictoire, intimiste, obsessionnelle même, que reflète la sélection d’art outsider, populaire et contemporaine de cet automne. Les emblématiques voitures chromées y sont de papier, Indiens et cow-boys y ont des gueules raturées et, sous la pointe spontanée du Bic de Wesley Willis (une découverte !), les paysages urbains se chargent d’une énergie sauvage.

"L’exposition soulève la question de la place des USA dans le monde et plus précisément à travers un imaginaire collectif. C’est par le dialogue entre les œuvres proposées et les frontières effacées entre réalité et fantasme que les pistes se brouilleront", confie Matthieu Morin, collectionneur passionné d’art brut et instigateur de l’exposition à l’occasion de la publication de son ouvrage Des pépites dans le goudron, un road trip brut en Amérique. En écho, une salle est d’ailleurs consacrée à sa quête d’œuvres art brut monumentales sur les routes états-uniennes. 

Parmi la centaine d’œuvres exposées, de la sculpture à la photographie en passant par la vidéo, nombreuses sont celles qui tirent leur charme de leur imperfection, de leur poésie absurde voire anecdotique, comme cette statuette de Michael Jackson sculptée dans un savon ou ce cercueil coloré en forme de Nike air force. Inspiré de la tradition ghanéenne, ce sarcophage fantaisie raconte à lui seul la force des symboles et la richesse des syncrétismes culturels.

Ici, point de grands noms, mais un cortège d’artistes autodidactes qui se déploie hors du lit des courants artistiques et des institutions. Aussi intimes que nécessaires, leurs créations sont le fruit d’une invention singulière fortement chargée émotionnellement.

Du fin fond du Michigan, Warren Van Ess revisite les grands espaces saturés de solitude de l’Amérique profonde. Dessinateur tétraplégique, il crayonne avec sa bouche les contours d’une carte aérienne imaginaire, avec ses golfes, ses monts et ses carrefours : la topographie rêvée d’un voyageur immobile. Touchant.

Plus loin, comme un songe étrange, l’enchevêtrement de motifs naïfs brodés par Bridget Cronnin dévoile une fantaisie modeste. De sa créatrice, on ne sait rien que le nom, si ce n’est qu’elle réalisa cette œuvre dans un hôpital psychiatrique en 1902.

A l’étage, le musée présente un très bel ensemble de Jean Smilowski. L’artiste, lillois d’origine polonaise, a inventé sa vie en marge de la ville. Une cabane de jardin en guise d’abri, il se crée un royaume pictural, un rempart coloré contre la précarité. Menacé d’expulsion, ce sont des valises de bois qu’il habille d’un imagier western au ripolin, fait de totems, de coiffes colorées et de muses nattées. « Mes valises sont prêtes », aurait-il dit. Les nôtres aussi. Pour faire sortir l’art de ses frontières et en frôler les marges.

L'Amérique n'existe pas ! (je le sais, j'y suis déjà allé)
Musée Art et marges 
314 rue Haute
1000 Bruxelles
Jusqu'au 2 février 2020
Du mardi au dimanche de 11h à 18h 

http://www.artetmarges.be

Mylène Mistre-Schaal

Journaliste