Absurde et accessible comme du Francois Curlet

Gilles Bechet
08 décembre 2018

Pour sa première rétrospective au MAC’s, Francois Curlet déploie sur tous les espaces son univers poétique et absurde, habité d’objets-valises, de peintures qui n’en ont pas l’air et de quatre courts métrages où la logique se plie à la météo.

Ce type n’est pas sérieux. Ou peut-être serait-ce ce monde dans lequel nous vivons, qui n’est pas sérieux. Un monde qui voue une adoration quasi fétichiste aux logos et aux marques qu’elles représentent. Un monde qui a ses circuits, pour décider qui est artiste ou ne l’est pas. S’il est doté d’un solide sens de l’humour, François Curlet est un artiste sérieux et insaisissable. Résident depuis plus d’une trentaine d’années en Belgique, l’artiste français n’avait pas encore bénéficié d’une grande exposition monographique, c’est ce que lui a proposé le MAC’s. Hybride et changeante, son œuvre n’est pas corsetée d’une recherche stylistique contraignante. On y trouve des objets, des peintures et des films courts-métrages.

 

Production froide


Adepte du détournement d’objets usuels et des signes culturels ou économiques, reflets du monde actuel, il fait du collage de sens. Pour une de ses premières œuvres belges, réalisée pour une exposition de groupe à Liège en 1992, il avait demandé au peintre de cinéma Jamoulle de lui exécuter et de signer une toile. François Curlet met rarement la main à la pâte, il préfère confier à des artisans ou à des sous-traitants industriels la production matérielle de ces objets, c’est pour cela qu’il parle d’une production froide, parce qu’il crée une distance avec son travail. Pourtant, ce qu’il nous propose est bien plus que la mise en forme d’une idée. Ces objets inattendus - un toast géant à la moto saucé à l’huile de vidange, une batterie de casseroles de mariage trouées ou la pierre tombale incrustée d'un écran TV -, échappent à la compréhension immédiate. Ils sont aussi accessibles qu’énigmatiques. Le signal lumineux Moonwalk invite-t-il à traverser la rue à reculons dans les pas de Michael Jackson ou dans ceux de Neil Armstrong sur l’astre de la nuit. Avancer, reculer, rêver. En fait, tout est possible. Fondamentalement poétique, son œuvre est balayée par les brises changeantes de l’interprétation.

 

 

Des petits véhicules


Il ne travaille pas uniquement dans le détournement. Les belles et délicates valises en verre de X-Ray nous rappellent forcément quelque chose. L’image saturée de nos bagages scannés aux rayons X à la douane de l’aéroport, apparition fugace sur un écran, devient un objet concret et impossible. Une œuvre d’art. Quand il fait des croquis, c’est par exemple sur la plage, en assemblant des objets trouvés, une chaussure, une bouteille en plastique, un bidon ou un porte-chapeau pour en faire des ready made ou des objets-valises, comme on assemble des mots pour en faire des mots-valises. S’il n’est pas très attaché au style, c’est que ce qui lui importe, c’est de faire les choses, de parler. De ces objets-esquisses, il dit que ce sont des petits véhicules pour s’aider à raisonner. Au spectateur d’en tirer ses propres conclusions. "C’est lui qui décidera si je suis un curé qui dit la messe ou un bouffon qui fait du bruit," ajoute-t-il.

 

 

Pirouettes filmiques


Retour au réel, avec les dérisoires logos de discounters découpés dans des planches de formica récupérées chez Emmaüs. On peut y voir des ex-voto réalisés dans un matériau pauvre pour les temples de la consommation bon marché. Quand il se met à la peinture, François Curlet saisit un spray et quelques chutes de découpes industrielles qu’il recycle comme pochoirs, devant des panneaux de cuivre. Ces objets déguisés en peintures, variations sur un même thème, sont baptisées de noms de biscuits et pâtisseries tout aussi industriels. Au plaisir des yeux s’ajoute celui de l’estomac. Dans les quatre très courts métrages qu’il présente dans la dernière salle, il donne libre cours à son sens de l’absurde. Dans ces pirouettes filmiques, il ne joue pas la surprise, mais nous plonge immédiatement dans un univers décalé. Celui d’un hussard SDF, d’une maison invisible ou d’une joueuse de flûte qui fend sur un air disco une foule de badauds indifférents. On retrouve son goût pour les objets valises, à quatre roues celui-là, avec la Jag-corbillard de Jonathan Livingstone, qui nous fait partager quelques minutes de la course hagarde d’un croque-mort dans une campagne grise noyée de brume. François Curlet est Crésus et Crusoé. Seul et riche. On ne peut pas y croire. Il faut retourner voir un tour. Et peut-être la vérité apparaîtra.

 

 

François Curlet
Crésus & Crusoé
MAC’s Grand-Hornu
82 rue Sainte-Louise
7301 Hornu
Jusqu’au 10 mars 2019
Du mardi au dimanche de 10 à 18h
www.grand-hornu.be


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.