AfricaMuseum, apaiser l'âme des ancêtres

Muriel de Crayencour
09 décembre 2018

L'AfricaMuseum a ouvert ses portes aujourd'hui après cinq années de rénovation. Depuis quelques jours, les médias ne bruissent que de la problématique de la restitution des œuvres spoliées aux Africains. Titres chocs, analyses émotionnelles. Sans vouloir minimiser ceci - nous en reparlerons par ailleurs -, il nous semble important de présenter avant tout le long travail de l'équipe du musée depuis plus de 10 ans pour en réécrire l'histoire et le discours.

Dès son arrivée à la tête du Musée royal d'Afrique centrale en 2001, Guido Gryseels sait qu'il faut rénover et revoir toute la scénographie de ce lieu. Il entame un long parcours de près de 18 années, qui démarre par des recherches de fonds et se poursuit avec son équipe par une analyse en profondeur de toutes les problématiques du musée : le bâtiment, la muséographie, le fonctionnement de l'institution, la conservation, la restauration et la monstration des pièces, ainsi que la décolonisation du propos et l'intégration des citoyens africains ou d'origine africaine à ce vaste projet. Pour ce dernier point, des discussions sont instaurées de manière régulière (en 2017 et 2018, plusieurs fois par mois) avec différents groupes des diasporas africaines. "Nous avons passé en revue le fonctionnement du musée et établi un plan stratégique avec l'ensemble du personnel. Chaque problème, opportunité, force et faiblesse ont été abordés. Grâce à cet exercice, tout le monde a rapidement compris que la première priorité de la réforme devait être la rénovation de l'exposition permanente du musée. Celle-ci n'avait plus fait l'objet de modification majeure depuis les années 1950 et elle était donc porteuse du message de l'époque", explique t-il.

L'entrée du musée se fait aujourd'hui par un nouveau pavillon d'accueil. En effet, le bâtiment du musée est un monument classé datant de 1910. On ne peut donc pas y apporter toutes les modifications structurelles qu'on veut. Ce pavillon en verre abrite l'accueil, le restaurant et toutes les autres fonctions pas strictement muséales. Il est relié au musée par une galerie souterraine. On y trouve les salles d'expositions temporaires, ainsi qu'un auditorium. La superficie du musée est passée de 6000 m² à 11000 m².

 

Décoloniser le musée


Il faut descendre vers la galerie souterraine, longer la grande pirogue qui avait pris ses quartiers au Musée de l'Armée, au Cinquantenaire, durant les travaux. En remontant les marches pour rejoindre le bâtiment historique, sur la gauche, vous vous trouvez dans une salle masquée par une reproduction d'un tableau de Chéri Samba, Réorganisation. On peut y voir des Africains sortir du musée une grande sculpture, L'homme léopard et sa victime, en la tirant par des cordes. Derrière, rassemblées, des œuvres controversées : sculptures représentant l'homme noir nu, comme un bon sauvage, une bête curieuse, un primitif. Ces œuvres servaient à la propagande du musée. Rassemblées ainsi, elles suent aujourd'hui de ce discours colonial qu'on ne veut plus accepter aujourd'hui. Intéressante mise en bouche.

"Quand j'étais petit et que je visitais le musée avec mes parents, je voyais des Congolais tenant des lances, des serpents venimeux et je retenais de ma visite surtout la peur", raconte Gryseels dans le formidable documentaire Totems et tabous de Daniel Cattier. "L'histoire de la colonisation n'est pas étudiée à l'école. Il y a une quantité de non-dits sur cette histoire, raconte Kathleen de Béthune, la productrice du film. C'est une histoire, aujourd'hui encore, taboue."

Pierre Kompany, premier bourgmestre noir de l'histoire de la Belgique, élu en septembre, et par ailleurs père du capitaine de l'équipe nationale belge de football Vincent Kompany, ajoute, dans l'émission Retour aux sources sur le nouveau musée de Tervueren, présentée le samedi 8 décembre par la RTBF : "Ça ne sert à rien de se bagarrer sur des choses qu'on peut réparer, de rester dans l'émotion sur cette histoire coloniale. Ça fait mal, mais l'émotion ne doit pas nous guider tout le temps. On peut se mettre à l'abri de la colère et écrire une nouvelle histoire." Durant cette émission, on entend aussi une jeune rappeuse dire qu'il faut "apaiser l'âme des ancêtres, tous les ancêtres."

 

 

1910, naissance du musée


Le musée, voulu par Léopold II comme un symbole de son équipée coloniale et à sa propre gloire (il fait d'ailleurs graver ses initiales à 45 endroits sur le bâtiment !), sera inauguré quelques mois après sa mort, en 1910. Il contient plus de 188 000 pièces rares et précieuses, dans des collections constituées au fur et à mesure de la colonisation, d'abord par la confiscation de certaines œuvres. La majorité des pièces sont arrivées par d'autres voies, c'est-à-dire la collecte faite par les officiers et les colons. Cette collecte devient au fil du temps un acte structuré et organisé, puisqu'on envoie aux colons des listes d'objets spécifiques. Le musée est désigné aussi comme un institut scientifique destiné à dresser un tableau encyclopédique du Congo, avec un inventaire de la faune, de la flore et des objets. Ce musée n'a aucun équivalent au monde, il n'existe pas de musée de cette envergure sur la colonisation chez nos voisins européens. En nommant, classant, hiérarchisant, il s'agissait de dominer le Congo. Le musée était un objet symbolique destiné à justifier la colonisation et le pillage de l'Afrique. On y présente l'Afrique comme un monde sauvage et primitif, c'est une vision fantasmée des origines de l'humanité par les Européens, une machine à remonter le temps, un vestige de la préhistoire, de l'enfance de l'humanité. On la situe tout en bas de l'échelle de la civilisation. Avec une muséographie et une vision européenne pour un public européen. Fin du 19e siècle, début du 20e siècle, beaucoup de grandes expositions universelles sont organisées, dans lesquelles ont trouvent de grosses sections coloniales. Le musée se construit dans la continuité de l'Exposition universelle de Bruxelles de 1897. Pour celle-ci, 67 Congolais sont emmenés à Bruxelles et installés dans les villages africains reconstitués, des zoos humains. Le discours était : notre mission est de les civiliser. Un million de visiteurs la verront, sur une population totale de 6 millions de Belges, avec un impact important sur les mentalités de l'époque. Après l'indépendance du Congo, le musée devient une sorte d'objet fossile, palais de la mémoire coloniale, poussiéreux et figé.

"Si l'on observe le passé colonial avec les yeux d'aujourd'hui, on ne peut que conclure que le colonialisme, en tant que système et mode de gouvernance, est immoral et que nous devons nous en distancier totalement, poursuit Gyseels. Ce système allait de pair avec une idéologie raciste et surtout dans les premières années, avec la violence. (...) A la base, nous voulions intégrer la question coloniale à chacun des thèmes, mais après une peer review, nous avons décidé de consacré une salle distincte à l'histoire coloniale, car elle est étroitement liée à l'histoire du bâtiment et du musée. Cette salle est la plus délicate, la plus difficile, car chacun a sa propre opinion."

 

 

La nouvelle scénographie


Dans la grande rotonde, qui servait d'entrée à l'époque, le buste en ivoire de Léopold II a été remplacé par une œuvre de l'artiste contemporain Aimé Mpané : une immense tête en bois traversée en son centre d'un germe, une colonne de bronze, comme le Congo bourgeonnant. "Mon idée était d'inviter au dialogue, à penser le futur", explique l'artiste. Les sculptures dans les niches de la rotonde n'ont pu être déplacées car classées.

Dans les vastes galeries, cinq zones thématiques déploient l'exposition permanente. Tout d'abord, Longue histoire, Histoire coloniale et Indépendance. Cette première section met d'abord en lumière la préhistoire de l'Afrique, vieille d'au moins 2 à 5 millions d'années. Pour raconter l'histoire coloniale, photos, documents, films. On démarre à la fin du 15e siècle, avec des objets en lien avec la traite des esclaves et le commerce de l'ivoire. On poursuit avec l'ambition coloniale de Léopold II, les expéditions d'Henry Morton Stanley et la création de l'Etat indépendant du Congo. Rituels et cérémonies est une section d'une grand richesses. Construite en plusieurs chapitres, elle propose des objets anciens et modernes sur les thèmes de la naissance, de l'éducation, du mariage, de la mort, du pouvoir et du bien-être. Langues et Musiques déploie autant des instruments anciens que d'autres contemporains. Certains sont disponibles pour les tester. Paysages et biodiversité reprend l'ensemble des animaux empaillés, dont beaucoup ont été restaurés. L'éléphant est rentré de Technopolis (Malines), la girafe est revenue d'Autoworld (Cinquantenaire). Chaque biome unique d'Afrique, caractérisé par des végétaux et animaux adaptés, est représenté et décrit, et quelques thèmes biologiques sont abordés. La section Ressources reprend à la fois les minéraux, les forêts, le caoutchouc, le coton et la jeunesse africaine. Beaucoup de multimédias pour animer ces différentes chapitres.

La salle des crocodiles est un musée dans le musée pour montrer comment il se présentait à l'époque, avec ses fresques d'une Afrique rêvée et fantasmée, ses vitrines et objets.

 

 

Art contemporain au musée


Dès l'entrée, passons devant un robot - tel un totem moderne - de Thérèse Izay Kirongozi (RDC, 1975), ingénieure, produit par WomenTech. Il est utilisé à Kinshasa pour régler la circulation. Dans une des ailes du musée, une fresque de l'époque reprend le nom de 1508 militaires belges ayant perdu la vie entre 1876 et 1908 dans l'Etat indépendant du Congo. L'artiste Freddy Tsimba (Kinshasa, 1967) a été invité à créer une œuvre pour rendre hommage aux centaines de milliers, voire aux millions de Congolais morts durant cette période. Il a installé sur les vitres les noms des sept Congolais morts de la grippe dans les villages africains de l'Expo universelle de Bruxelles de 1897. Ombres projette sur la fresque de 1910 les noms de ceux-ci, par l'intermédiaire de la lumière du soleil. Michèle Magema (RDC, 1977) installe trois portraits de sa grand-mère, de sa mère et d'elle-même et une série de dessins qui listent les événements politiques liés aux dates de naissance des trois femmes. On espère sincèrement que, dans le futur, le musée ouvrira ses portes à la scène contemporaine africaine si productive, qu'on peut découvrir entre autres à la Biennale de Dakar.

Dans la quatrième grande galerie, Issus de la collection : Art sans pareil montre une expo temporaire construite à partir des collections. Magnifiques masques dont on avait pu voir quelques exemplaires lors d'une Brafa. Lors de l'ouverture de presse, Guido Gryseels précise et insiste : "La décolonisation du musée et de son récit est un premier pas, et le dialogue continue." Un excellent début, en quelque sorte !

Notez que l'entrée du musée coûte 12 €, avec des tarifs réduits pour plusieurs publics et l'accès gratuit pour les moins de 18 ans. Vous pouvez aussi vous procurer un abonnement annuel à... 20 € !

 

 

 

 

 

 

 

 

AfricaMuseum
Leuvensesteenweg 13
3080 Tervuren
Du mardi au vendredi de 11h à 17h
Samedi et dimanche de 10h à 18h
http://www.africamuseum.be/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.