Alain Bornain & Myriam Hornard, À propos de nous

Manon Paulus
23 juin 2020

Us, l’exposition de la Maison des Arts de Schaerbeek, est à nouveau visible. Elle présente les travaux d’Alain Bornain et Myriam Hornard, deux artistes belges, qui se sont partagé les différentes salles de la demeure. Ils y enclenchent une discussion autour de l’existence humaine, du "nous".

Titrer une exposition par Us ou sa variante française Nous, c’est postuler d’entrée de jeu une unité. C’est parler de ce que nous partageons : nos souvenirs, nos aspirations, nos désirs, notre finitude. En ces temps de confinement, le nous est capital. Nous avons passé ces derniers mois loin du nous physique, mais il est resté comme une présence nécessaire à protéger, à entretenir, à imaginer.

Avant même de rentrer dans la très belle Maison des Arts de Schaerbeek, demeure bourgeoise du début du 19e siècle, nous voyons des noms défiler sur une enseigne lumineuse. Des inconnus que l’on marque au générique sans raison particulière : nous. Des noms anodins mais qui forment l’humanité. L’Histoire parle bien des grandes figures, des noms importants, mais dans cette installation Alain Bornain nous rend un hommage à tous, nous, inconnus, qui faisons ou avons fait le monde.

Nous, cela pourrait être aussi les anciens propriétaires qui semblent toujours hanter les lieux et avec qui nous jouons à cache-cache tout le long de l’exposition. Laissant un dessin à la craie sur un tableau noir, lisant un livre dans la bibliothèque, chuchotant dans la cage d’escalier. Car les artistes Myriam Hornard et Alain Bornain nous parlent tous deux de l’invisible, de la trace, du temps qui passe.

En présence

Dans cette exposition, Myriam Hornard (vit et travaille à Virton et Bruxelles) instaure un questionnement sur les différentes sortes de présences qui sont d’ailleurs autant de manières de construire le nous. Au rez-de-chaussée, des objets en cire fondent doucement sous l’impulsion électrique parcourant les fils de cuivre qui les traversent. Un Jésus, une chaussure à talon et une cafetière, posés sur l’échafaud, quittent progressivement leur forme vers un nouvel état. Leur chaleur les consume jusqu’à leur liquéfaction. Sur un rebord de cheminée, leurs formes homologues en bronze les narguent, elles, froides, immuables face au temps.

Dans la salle à manger, une multitude de cadres sont posés sur la grande table. L’image intégrée au cadre n’est autre qu’une photo du cadre lui-même, une mise en abyme qui reflète son entourage et ses aléas. Comme passage ou fenêtre sur une autre temporalité, ils mettent également les spectateurs face à leur propre absence.

Déjà on entend des chuchotements derrière une porte, mais sans pouvoir en intégrer le sens. Plus tard, au deuxième étage, on les distingue plus clairement en passant la tête dans la cage de l’escalier de service, baignée alors dans une lumière rouge. Inlassable, une voix fait la liste de ce qu’il faut être ou ne pas être. Elle s’adresse plus particulièrement aux domestiques qui habitaient les lieux, à ces femmes laissées dans l’ombre, dans les coulisses, contraintes de se conformer aux attentes relatives à leur rôle. Ces injonctions faites à ces présences invisibles entrent en résonance avec le film d’Alfred Hitchcock, Rebecca, projeté juste en face dans le dressing. L’intrigue est centrée sur l’emprise que la défunte Rebecca exerce sur les différents protagonistes. La présence non visible de Rebecca dont le nom est sur toutes les bouches, vient se confronter en miroir à la présence physique de la narratrice qui, elle, reste non nommée.

Plus loin, des canevas de broderies représentant des peintures célèbres sont détournées. La broderie et son lien dans l’éducation traditionnelle de la jeune fille font bien évidemment écho au cadre normatif inscrit jusque dans le corps des domestiques, mais aussi et plus globalement aux injonctions faites aux femmes. Mais les images sont ici parées de couleurs vives, de motifs, de slogans, comme tout autant d’incursions de la vie dans un cadre monotone et prédéfini. Sur un côté de la salle, un rideau doré scintillant s’étend de tout son long, semblable à ceux des jeux télévisés qui nous promettent monts et merveilles. Nous ne pouvons dire ce qui se cache derrière le tissu. Et qui pourra nous dire si nous avons gagné le gros lot ? Jusqu'ici, la présence même illusoire du gain suffisait à nous faire supporter l’existence : la carotte plutôt que le bâton. Qu'en sera-t-il à présent ?

Traces de l’éphémère

Alain Bornain (1965, Charleroi) investigue également les thématiques de la temporalité, de l’existence et de la mémoire. Dans le grand salon, on trouve une Image, une peinture ressemblant à s’y méprendre à un tableau d’écolier. De dessins enfantins à la craie, destinés à être effacés d’un geste de la main pour mieux recommencer, nous passons à la consignation, par superposition de couches pour arriver au trompe-l’œil. L’éphémère devient pérenne face à la peur de la perte de l’instant.

Dans la bibliothèque, les étagères sont remplies de centaines d’exemplaires d’un seul et même bouquin : L’écume des jours. La couverture est blanche, le titre est inscrit en noir et, à l’intérieur, le texte a disparu. Seuls les noms des deux principaux protagonistes, Chloé et Colin, flottent sur les pages. Ils se poursuivent, s’éloignent, se rapprochent. L’artiste a supprimé l’utilité première d’une bibliothèque qui est de contenir une quantité d’histoires, de personnages, de lieux pour ne plus accueillir que ces deux noms. Le nous est réduit à ces deux entités. Au milieu de la salle, à l’image de Chloé et Colin dont les vies sont liées, deux bassins dorés sont entremêlés. Comme une fleur s’épanouissant sous nos yeux. Mais la beauté de la forme ne peut nous faire oublier la vanité de toute action humaine. La course folle de l’amour se finit toujours par la perte de l’être aimé.

À l’étage, de fins et délicats dessins ornent des papiers à l’entête marqué de noms d’hôtels du monde entier. À la manière de Kippenberger et ses Hotel Drawings, ils sont la trace d’un passage, d’un parcours. Traces qui, si non consignées, seraient destinées à tomber dans l’oubli. La mélancolie qui se dégage des travaux de Bornain est d’autant plus palpable dans ses Images avérées, ses monochromes dorés qui ne le sont pas tant, une fois le bon point de vue trouvé. Elles représentent des scènes banales, datées, résidus à peine perceptibles de souvenirs dont l’esthétique provoque instantanément une nostalgie sans mémoire, pour reprendre les termes du sociologue Appadurai : un regret pour ces choses que l’on n’a nous-mêmes jamais perdu.

Le travail des deux artistes s’intègre totalement dans ces lieux chargés d’histoire et le dialogue fécond qui s’installe entre eux parvient très justement à nous faire réfléchir sur les multiplicités du nous. Rendez-vous à la Sint-Lukasgalerie qui dévoile simultanément d’autres parties du travail d’Alain Bornain pour prolonger l’exposition.

Us
Maison des Arts de Schaerbeek
147 chaussée de Haecht
1030 Bruxelles
Du mercredi au samedi de 11h à 18h
Prolongation jusqu'au 18 juillet
http://lamaisondesarts.be/

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.