Les drôles de relations d'Alex Clarke

Mélanie Huchet
07 novembre 2019

Super Dakota présente Alles Klar, le troisième solo show de l’artiste anglais Alex Clarke qui confirme plus que jamais une pratique artistique à la vision atypique. 

Si vous êtes du genre pressé, vous ne verrez une fois entré dans la galerie que deux choses : des t-shirts blancs à messages, alignés contre le mur et suspendus à des cintres lambdas, et des toiles minimalistes aux couleurs chatoyantes agrémentées de barres verticales noires. Point. Mais ne serait-il pas dommage de ne voir que cela ?

Dans la vision artistique de ce peintre de formation et diplômé -s’il vous plaît- de la prestigieuse Royal Academy of Arts de Londres, un fil rouge relie chacune des œuvres créant un réseau de réflexion pour lequel il faut bien prendre son temps. Né en 1988 à Nottingham, Alex Clarke ne laisse rien au hasard. Dans son art, tout est minutieusement pensé, réfléchi que ce soit d’un point de vue technique ou sociologique. C’est la relation et le dialogue entre ses œuvres (et le public !) qui constituent la véritable colonne vertébrale de sa pratique artistique.  

Dialogue de ... cintres

Voyons d’abord les différentes relations qui entrent en jeu dans la série des t-shirts ; celle entre le spectateur et les t-shirts à message tels que Vital Shame, Better Hurt, Holy Shit, New Sincerity, déclencheurs d’émotions et/ou de réflexions identitaires (suis-je plutôt Vital Shame ou New Sincerity ?) ; ensuite celle entre le public et l’artiste qui n’a pas hésité à imprimer en PVC une photo de lui endormi et paisiblement emmitouflé dans sa couette sur une bâche à même le sol. Drôle et intelligente démarche dont le but est de ne pas hiérarchiser la relation entre lui et les visiteurs, les forçant à marcher sur lui ou à partager son intimité. La troisième relation, absolument réjouissante : accrochés non pas aux murs mais sur deux portants, deux t-shirts de face et deux de dos semblent dialoguer. Une installation inspirée par les confidents (kissing bench) ces fauteuils - créés sous le Second Empire - accolés en forme de de S, d'où l’on pouvait converser en toute discrétion sans avoir à tourner la tête. Posée à même le sol, une photo vintage d’une ancienne pub Levis dans laquelle un couple s’enlace tendrement, une image à l’origine de son concept de relation.  

Chouettes de loin, captivantes de près

A l’étage du dessus, place à la peinture ! Totalement minimalistes et aux couleurs diverses et variées, elles ont en commun l’ajout du mot  anglais “I’ll“ (abréviation de I will) placé minutieusement au centre. Si les toiles peuvent à première vue sembler simplement attirantes par la vitalité de leur tonalité, elles sont en fait étonnantes. II faut s’en approcher pour voir le véritable peintre de talent qu’est Alex Clarke et la précision quasi-chirurgicale du “I’ll" posé là tout droit, militairement. C’est, contre toute attente, en s’attardant sur les œuvres, en passant du mauve nostalgique à la noirceur d’un bleu nuit, que l’émotion nous submerge grâce au talent de coloriste de cet artiste-alchimiste et aux nombreuses superpositions de couches de peinture - qui dialoguent aussi entres elles - réalisant des textures singulières se rapprochant parfois d'un jeans. Et puis il y a cette touche poétique universelle avec ce “I'll“ posé là  comme l'espoir d'une promesse, d'un futur meilleur ou peut-être de bonnes résolutions !

Enfin, au centre de l'espace, un tas de posters au sol (mis gratuitement à la disposition du public) sur lesquels sont inscrits les paroles de Love-Building on Fire, une chanson des années septante du groupe anglais Talking Heads (d’ailleurs absolument génial !), mais dont les paroles ont été joliment et subtilement détournées par l'artiste pour y évoquer l’amour et l’art. 

Déconnecté de tout réseaux sociaux, Alex Clarke semble développer voire tisser une toile, un réseau de relations et d'émotions à travers un corpus d’installations, de peintures, de t-shirts et de photos, dont le dialogue crée un univers nostalgique, poétique, drôle, émouvant, avec en leitmotiv cette obsession pour les mots à la manière d’un poète. L’atmosphère vintage, seventies, et surtout la manière de mettre en scène des relations aussi loufoques qu’émouvantes semblent évoquer la fin d’une période où le temps nous appartenait, ou la lenteur était permise. L'époque bénie avant internet où l’on discutait entre nous, où l’on partageait réellement nos émotions au lieu de les résumer par un simple émoji.

En quittant cette exposition, une question nous taraude : ne serait-il pas finalement temps de remettre à la mode les véritables relations entre humains en se désintoxiquant de l’hystérie généralisée de notre époque, où la relation se fait essentiellement têtes baissés sur nos écrans ?  Alles Klar est une expérience immersive à découvrir absolument jusqu’au 21 décembre !

Alex Clarke
Alles Klar
Super Dakota
45 rue Washington
1050 Bruxelles
Jusqu'au 21 décembre
Du mardi au samedi de 11h à 18h
http://www.superdakota.com

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art  Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue avoir une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.