Les paradis perdus d'Alexandre Lenoir

Muriel de Crayencour
03 décembre 2020

Les galeries ont rouvert et il ne faut pas manquer l'exposition d'Alexandre Lenoir à la galerie Almine Rech, à Bruxelles. Quelle merveille que ses grandes peintures ! Né en 1992, cet artiste franco-caribéen a terminé l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris en 2016, puis part en 2018 en résidence d'artiste à Casablanca. Il a reçu en 2016 le Prix Thaddeus Ropac et en 2020 le Prix Marie-Laure de Clermont Tonnerre.

On nous a parfois reproché d'écrire dans nos articles : sublime, ou beau, ou On aime !, bref, d'oser être enthousiastes à propos d'une exposition et non pas strictement critiques (d'art). Comme si l'enthousiasme était un truc vulgaire, facile, peu sérieux et complètement dépassé devant une œuvre. L'enthousiasme, directement relié à la joie, c'est notre moteur pour partager avec vous depuis plus de sept ans nos coups de cœur et nos conseils de visite. Car une exposition, ce n'est pas qu'une expérience intellectuelle. C'est avant tout une expérience sensorielle. Qu'est-ce qui nous happe dans une œuvre ? Quel bout, quelle main secrète nous tend l'œuvre pour être regardée ? Sa beauté, son esthétisme, le trouble qu'elle provoque, sa violence ou sa brutalité, sa puissance ou simplement sa belle matérialité ? Ensuite, et seulement ensuite, peut advenir un aspect intellectuel : que nous raconte l'œuvre du point de vue social, politique, historique... L'artiste utilise-t-il son art pour nous raconter une histoire, pour dénoncer quelque chose ? Et cette deuxième étape est passionnante aussi.

Et si on accepte cette chose simple : l'œuvre se donne à voir tout d'abord par un rapport émotionnel et sensoriel, alors tout le monde - tous les publics - peut avoir accès à l'art. Il suffit de leur dire qu'ils ont le droit de regarder avec simplicité, avec leurs propres yeux, d'aimer ou de ne pas aimer. Qu'ils peuvent faire confiance à leur ressenti devant l'œuvre. Ainsi, oh merveille !, on sort de l'entre-soi snob et ampoulé de l'art contemporain, et l'enthousiasme peut se partager ! N'avons-nous pas tous besoin infiniment de cela par les temps qui courent ? Oui, il nous semble essentiel, aujourd'hui, de convoquer et d'évoquer la joie.

Donc, les grandes toiles d'Alexandre Lenoir nous ont happés et emportés avec beaucoup d'émotion dans le registre de la beauté. Evoquant en un geste virtuose des paysages rêvés, il nous invite à rejoindre des lieux secrets, comme issus de l'enfance : crique cachée, étang sur lequel on peut naviguer en pirogue, eau claire d'une source pour se baigner. Il évoque avec forces les paradis perdus, moments hors du temps qui ont marqué notre mémoire, et qui reviennent parfois sous nos yeux clos, images douces, fraîches et délicieuses, souvenirs enfouis et ressurgissants, rinçant délicatement, par leur grâce, le jour d'aujourd'hui dont la noirceur nous assaille. 

Il faut donc se baigner sans tarder dans les puissantes évocations de l'artiste. Elles sont autant de cadeaux qu'il offre à notre regard. On aime !

Alexandre Lenoir
Sur le fil/On the edge
Almine Rech Gallery 
rue de l'Abbaye, 20
1050 Bruxelles
Jusqu'au 19 décembre
Du mardi au samedi de 11h à 19h
www.alminerech.com

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.