Alice au pays du sport et des amphores !

Mélanie Huchet
16 janvier 2020

Run, Baby, Run est le titre intrigant de l’exposition d'Alice Nikolaeva, que l’on découvre grâce à Thomas Ghaye, le passionnant fondateur de La Peau de l’Ours, l’une des 19 galeries établies au Rivoli Building.

Dans la pratique d’Alice Nikolaeva, plutôt habituée à créer des installations minimalistes en métal, celle de la céramique est toute récente. Un véritable coup de foudre pour la jeune Russe - diplômée des beaux-arts de Paris - qui ne cesse depuis d’expérimenter formes, matières et couleurs mais aussi, et particulièrement pour ce solo show, d’approfondir ses recherches sur l’histoire de la céramique, de ses origines à nos jours. 

C’est un univers ludique, en jaune et bleu, composé de coupes, d’amphores, de vases de toutes les tailles que l’on découvre en entrant dans la galerie. L’idée de départ ? Le goût pour la forme particulière de l’amphore au temps de l’Antiquité grecque. Quatre sont présentées ici. Massives, lourdes et rondes, elles sont d’un bleu sublime à la texture rugueuse et aux traits irréguliers, comme si elles avaient jailli par magie de la mer après des millénaires d’errance. Si trois d’entre elles sont présentées allongées sur des socles à différentes hauteurs «à la manière des musées d'archéologie», la quatrième, super impressionnante, casse les codes institutionnels. Accrochée à l’envers par une chaîne en métal, elle figure un moment suspendu et irréel qui nous laisse rêveur.

Du champagne et des champions

C’est petit à petit que l’artiste dirige sa réflexion vers la signification de l’amphore grecque en tant que récompense. Remplies d’huile d’olive, elles devenaient alors des coupes offertes aux vainqueurs des Jeux olympiques. C’est à ce moment qu’Alice Nikolaeva se met alors à penser aux sportifs, aux champions, à la gagne coûte que coûte. Un esprit qu’elle ne partage pas. «Il faut toujours courir pour avoir le meilleur job, la plus belle voiture et tout ça pourquoi ?» Au centre de la pièce, sur une énorme vasque jaune, on peut lire For my champ. Ironique et à double sens ! Champion ou champagne ? A vous d’en décider. Ce sont alors les images de courses automobiles qui défilent dans la tête de notre artiste, de ces trophées gigantesques que le gagnant, fier comme Artaban, soulève à bout de bras avant de le remplir de bulles et de boire directement dedans.

On comprend ainsi la justesse et la merveilleuse inventivité du titre de l’exposition : Run, Baby, Run. La jeune femme raconte avoir été marquée par un documentaire relatant l’histoire des éternels seconds sur le podium. «Est-ce que c’est grave d’être deuxième, troisième, quatrième, etc. ?», interroge-t-elle avec un sourire aussi doux que narquois. C’est à ce moment précis qu’elle nous montre d’autres formes de coupes dont l’une, toute petite et parfaite à première vue, dévoile une légère cassure. «Faut-il la jeter car elle n’est pas parfaite ?» La réponse, on la devine, est négative. Plus loin, on découvre avec amusement l’anse d’une grosse amphore couverte partiellement de cuivre sur étain afin de fixer «les petits dégâts causés dans le four». Inspirée cette fois par le kintsugi (une méthode japonaise datant du XVe siècle pour réparer les céramiques brisées), la jeune femme exprime à nouveau que l’imperfection n’est pas une fatalité. Il faut même avouer que ce sparadrap de métaux offre une brillance et une élégance totalement inattendues à l’objet accidenté. 

Une exposition délicieuse d’ironie, enrobée d’une réflexion sur la pression sociale et la réussite à tout prix. Une artiste à voir et à garder à l’œil.

Alice Nikolaeva
Run, Baby, Run
La Peau de l’Ours
Rivoli Building
690 chaussée de Waterloo
1180 Uccle
Jusqu’au 1er février
Vendredi et samedi de 14h à 18h
https://www.lapeaudelours.net/en/

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclination pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.