Andres Serrano frappe fort

Muriel de Crayencour
28 novembre 2019

Andres Serrano présente à la Galerie Nathalie Obadia une série coup de poing, donnant à voir comment le racisme se perpétue aux Etats-Unis de manière presque invisible mais persistante, au travers de produits de consommation ordinaires, montrant une image dégradante des Afro-Américains.

L'exposition de l'artiste afro-cubain aux MRBAB en 2016 nous a montré comment celui-ci utilise la photographie comme un médium. Serrano refuse de se présenter comme un photographe. Pour la série Infamous présentée aujourd'hui à la Galerie Obadia, il collecte "pas comme un collectionneur, comme un artiste" - des objets divers et de toute époque (fin 19e, 1910, 20, 30...) : poupées en tissu, boîtes d'emballage de nourriture, jeux pour enfants ou cibles en plastique des années 1970 servant à la police pour s'exercer à tirer, représentant des Noirs américains. Tous ces objets ont en commun de traiter les Noirs comme des caricatures : clowns ou criminels, pour résumer sauvagement. Il nous donne à voir ainsi ce momentum de l'histoire des Etats-Unis et le racisme rampant planqué dans toutes les strates de la société, dans les anciennes images commerciales et culturelles. Et ça fait froid dans le dos.

"Je trouve tous ces objets sur Ebay. Les objets représentants des membres de la communauté noire sont collectionnés par des musées. Certains sont devenus très chers", dit Serrano. L'artiste a aussi collecté en 2018 plus de 1000 objets portant la mention Trump, pour la série All Things Trump. "En amassant ces objets, je voulais créer un portrait de Trump. Mais Trump s'est objectifié lui-même depuis longtemps !"

Aux cimaises, des photographies de poupées de chiffon : petites têtes noires surmontées d'un fichu, yeux ronds. Le travail sur la pause et l'éclairage des objets est précis. "J'aime faire des portraits, je leur redonne un peu de vie", explique Serrano. Comment fait-on cela? "Il faut regarder avec gentillesse, attention, il faut élever." Deux cibles en plastique représentant des bandits au visage noir, que l'artiste a aussi cadré pour en faire des portraits, sont particulièrement effrayantes. Voyez aussi les jeux de massacre du début du 20e siècle, en carton illustré, censés délicieusement vintage. Mais c'est un visage noir qui sert de cible et il s'agit de viser une immense bouche ouverte avec les projectiles fournis dans la boîte. Hit me hard, peut-on lire. Mais aussi les produits de nettoyage, qui proposent sans doute de laver plus blanc que blanc, portant l'effigie d'un personnage afro-américain. 

"Ces images n'ont jamais été acceptables, dit Andres Serrano. Ce sont des pages d'histoire qu'on aimerait tourner pour aller vers quelque chose de meilleur ! Pourtant aujourd'hui, la même chose se passe avec les immigrés et les Mexicains. C'est une victimisation sans fin ! Savez-vous que 700 000 enfants ont été séparés de leur famille à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis ? Le passé n'est pas fini. C'est une histoire sans fin. Et pas que chez nous aux Etats-Unis." Il faut faire honneur au regard clairvoyant de l'artiste et aller découvrir son travail.

Andres Serrano
Infamous
Galerie Nathalie Obadia
8 rue Charles Decoster
1050 Bruxelles
Jusqu'au 4 janvier 2020
Du mardi au samedi de 10h à 18h
www.nathalieobadia.com
 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.