L'expérience transformative d'Andriu Deplazes et Emma Talbot

Gilles Bechet
15 avril 2023

À côté des trésors de sa collection permanente, la Collezione Maramotti à Reggio Emilia nous fait découvrir le passionnant travail de deux jeunes artistes, Andriu Deplazes et Emma Talbot.

On vous a déjà parlé ici de la formidable collection d'art de 1945 à nos jours entamée par Achille Maramotti et installée dans les anciens ateliers de l'entreprise de prêt-à-porter de luxe la plus célèbre de Reggio Emilia. À côté de la collection permanente, les lieux accueillent également des expositions temporaires qui valent le détour.


Importance du paysage

On ne sait pas si on a envie de vivre dans le monde que peint Andriu Deplazes. Pourtant, c'est le nôtre. Ou presque. L'exposition que le jeune peintre suisse installé à Marseille a conçue pour la Collezione Maramotti est intitulée Burning Green. C'est un vert qui se consume de l'intérieur, comme une angoisse. L'importance du paysage pourrait laisser deviner une allusion à la crise environnementale qui ravage notre planète ou à l'épuisement des ressources qui la menace. C'est à nous de formuler la réponse, comme semble nous le suggérer la vache Holstein qui nous renvoie son regard placide depuis son étable en nous disant : « C'est toi qui m'a mise ici. » La menace est ailleurs, comme dans cette curieuse toile qui nous montre un champ de trèfles - qu'il a intitulée Trèfle - qui a fait disparaître les troupeaux de Holstein. La menace peut venir du ciel comme dans cette autre toile où un chien joue à la baballe dans un champ verdoyant, alors qu'au-dessus de lui, on distingue l'ombre d'énigmatiques engins volants.


Notre propre fragilité

Les personnages d'un rose presque fluorescent que l'artiste met en scène semblent vulnérables. Ils sont nus, glabres et asexués, et semblent dérangés de notre présence. Ils jettent au spectateur un regard mi-effrayé, mi-fataliste. D'ailleurs, dans ses titres, l'artiste nomme ses personnages comme des corps, comme s'ils n'étaient définis que par la chair qu'ils habitent. Ancien sportif de haut niveau, Andriu Deplazes a confié en 2017 que c'était grâce à ses entraîneurs qu'il avait appris à être conscient de son corps et sensible aux mouvements qui articulent ce corps.

Si ces créatures malingres et androgynes nous troublent, c'est sans doute qu'elles font écho à notre propre fragilité. Dès l'entrée dans la salle d'exposition, le spectateur est escorté par des soldats musiciens depuis les vitres où ils posent avec leur instrument. D'autres soldats en uniforme avec des instruments de fanfare apparaissent dans ses compositions. Certes, ils ne tiennent pas des armes, mais si la musique des fanfares peut charmer les oreilles, son premier objectif est de nous faire marcher au pas.


Mélanger les techniques

Ses couleurs affirmées sont atténuées comme si elles étaient perçues à travers un voile nacré et poudreux. Il y a dans sa touche et son style indéfinissable des réminiscences de la peinture de la charnière 19e - 20e siècle. Comme un symbolisme où l'idée de transcendance a disparu pour nous laisser face à nos propres limites.

L'exposition se décline en peintures, mais aussi en dessins sur toile ou papier pour lesquels l'artiste aime mélanger les techniques, huile, encre et aquarelle.

Çà et là, il a aussi déposé des bronzes de pigeons couverts d'une épaisse patine blanche grumeleuse, comme des esquisses en trois dimensions. Leurs yeux sont de perçants points rose fluo qui contrastent avec la mollesse de leur corps. Comme des spectateurs impuissants.


Prise de conscience

Lauréate de la huitième édition du Max Mara Art Prize for Woman, décerné par Max Mara, la Whitechapel Gallery à Londres et la Collezione Maramotti, Emma Talbot présente le fruit de sa résidence de six mois en Italie. Le point de départ de son projet est la peinture de Gustav Klimt Les Trois Ages de la Femme, conservée à la Galerie nationale d'Art moderne à Rome.

Dans l'œuvre de Klimt, la femme âgée, tête baissée, se tient la tête comme dans une expression de honte. Chez l'artiste britannique qui en fait la protagoniste de son projet, la femme âgée n'est plus passive, c'est une guerrière, prête à l'action. Dans sa sculpture en tissu, son corps aux longs cheveux se tient aux aguets, le bras tendu vers un portail, ouvrant à un nouveau monde plein de promesses.

Pour la réaliser, Emma Talbot a collaboré avec le département tricot de l'entreprise textile avec qui elle a créé la peau du personnage, qui tient autant de l'armure futuriste que de la peau des écorchés dans la statuaire ancienne.

L'espace est structuré par de longs pans de soie peinte et dessinée où l'artiste a réinterprété Les 12 travaux d'Hercule. Plutôt que d'évoquer des épreuves impliquant la destruction, la tromperie, le vol ou le meurtre, elle s'est inspirée des douze principes de la permaculture du design, comme une manière de reconsidérer le rôle des femmes plus en harmonie avec son environnement et avec la société. Sur les grands panneaux de soie pour lesquels elle s'est notamment inspirée de dessins ornant des céramiques étrusques, elle fait évoluer ses personnages dans un paysage de ruines et de dévastation. Dans ce paysage innervé des lignes circulaires et tourbillonnantes pointant dans toutes les directions, elle intègre des bulles comme en bande dessinée avec des messages de prise de conscience et d'action : « À quel point pouvez-vous tolérer des cultures d'agression, de destruction et de prédation ? » ou « Pourriez-vous repenser vos valeurs pour ne pas produire de déchets ? »

Succédant à Emma Talbot, c'est Dominique White qui s'est vu décerner le Max Mara Art Prize for Woman 2023. Vivant et travaillant entre Marseille et l'Essex, l'artiste britannique s'intéresse aux nouveaux champs d'expression de la culture noire et est fascinée par la puissance métaphorique et le pouvoir régénérateur de la mer. Elle réalise des installations et des sculptures fantomatiques à partir d'épaves et de reliques de l'activité nautique et maritime. Le projet qu'elle développera au cours de ses six mois de résidence en Italie est intitulé Deadweight, en référence au concept de Deadweight tonnage (tonnage de port en lourd) qui indique la charge maximale d'un navire avant qu'il ne coule.

 

Andriu Deplazes
Burning Green
Jusqu'au 30 juillet 23
Emma Talbot
The Age/ L'Eta
Jusqu'au 9 juillet 23
Collezione Maramotti
Reggio Emilia
Italie
www.collezionemaramotti.org

Gilles Bechet

Rédacteur en chef

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz et COLLECT