Andy Warhol, l'usine à rêves

Vincent Baudoux
23 décembre 2020

Le titre de la remarquable exposition présentée à La Boverie, à Liège, résume le programme tant de l’œuvre d’Andy Warhol que de la société dont elle est le fruit. Il s’agit du rêve que l’Amérique fit miroiter au monde entier, alors que la planète venait d’être dévastée par la Seconde Guerre mondiale.

Un Ruthène à New York

Andrew Warhola naît aux USA en 1928, à Pittsburgh, l’année qui précède le krach et la Grande Dépression de 1929. Issu d’une famille ruthène (région de l’actuelle Slovaquie) immigrée, pauvre, il grandit dans un environnement déprimé, accablement renforcé par une maladie génétique et l’incapacité de se forger des relations sociales épanouissantes. Il trouve malgré tout un peu de réconfort en rêvant devant la collection de photographies de stars découpées dans les magasines de mode. Il est impressionné par Matisse, « Ce n'était pas tellement l'œuvre mais le fait que Matisse n'avait qu'à déchirer un bout de papier et le coller à un autre pour que ce papier soit jugé très important et très précieux », raconte un ami, Charles Lisanby. Tout change à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pittsburgh, centre important de la sidérurgie, a fourni une part importante de l’effort de guerre. Comment reconvertir ces usines, ces travailleurs, ce savoir-faire technologique exceptionnel ? L’Amérique se découvre première et bientôt unique puissance mondiale (l’URSS, sa rivale, s'effondrera en 1991), son rayonnement s’étend désormais à la planète entière. Avec le bien-être et l’abondance, le modèle américain devient le rêve de milliards d’êtres humains. Andy Warhol a dix-sept ans. New York s’apprête à devenir le phare culturel du monde. Dans les états-majors, on sait que l’art et la culture sont les meilleures armes en temps de paix ou de guerre froide, aussi tout est mis en œuvre afin que l’Amérique gagne ce combat. Leo Castelli, officier de l’Office of Strategic Services, ancêtre de la CIA, en est chargé sous couverture du marché d’art. Bob Rauschenberg triomphe à la Biennale de Venise en 1964, première reconnaissance mondiale de la culture made in USA.

Le nouveau monde

La publicité attire Andy Warhol comme un aimant, et peu à peu il se fait remarquer dans les meilleures publications commerciales, récoltant moult distinctions au passage, ce qui ne satisfait pourtant pas le jeune homme qui rêve de devenir artiste. Il y arrive peu à peu, exposant ici et là dans des lieux toujours plus prestigieux, au travers d’expositions qui font scandale comme l’Exposition universelle de New York en 1964 où ses Thirteen Moost Wanted Men, images jugées trop choquantes, sont soustraites au regard du public juste avant l’inauguration. On ne peut rêver meilleure rampe de lancement médiatique. Andy Warhol a 36 ans, il incarne à lui seul le passage du monde des colons pauvres à celui d’une société industrielle. De là les Campbell’s Soup Can, tableaux iconiques du monde de la production à grande échelle et à la chaîne en usine. Soupe en boîte, savonnettes, n’importe quoi, tout ce qui est nécessaire à la consommation de masse au quotidien. Les tableaux de Warhol ne valent pas davantage que ce qu’ils représentent, à un détail près... le prix. Les musées et collectionneurs acceptent de payer, puisqu’il s’agit d’œuvres d’art (seul Marcel Duchamp, avec ses Ready Made, avait osé un concept aussi radical, dès 1913, cinquante années plus tôt) !

Ces tableaux de Warhol sont d’abord refusés par des galeries ayant pignon sur rue, car ils choquent les avant-gardes intellectuelles de l’époque, formatées par l’expressionnisme abstrait, qui s’indignent que l’art soit devenu un produit commercial comme un autre. D’où la série de billets représentant des dollars. « J'ai commencé dans l'art commercial et je veux terminer avec une entreprise d'art... être bon en affaire, c'est la forme d'art la plus fascinante... gagner de l'argent est un art, travailler est un art, et les affaires bien conduites sont le plus grand des art », expliquera-t-il plus tard aux journalistes de Télérama qui l’interviewent. Entre-temps, et depuis bien des années, Andy Warhol a étendu son expérience et ses réseaux à la musique, au cinéma, à la mode, au théâtre, aux décors, allant jusqu’à fonder une société d’intermédiaire publicitaire pour les clients désireux de trouver l’agence la mieux adaptée à leurs produits. Il ne tarde pas à ouvrir The Factory, l'usine. 

The Factory

La première fonction de la Factory est de faire parler d’elle. Les people, la jet-set, influenceuses et influenceurs, les leaders d’opinion s’y pressent. La rumeur fait son travail, et l’on colporte à son sujet plein de choses vraies ou fausses, souvent exagérées, ce qui renforce la fascination qu’elle exerce. Vrai qu’on y croise ce que l’underground new yorkais fait de plus extravagant, la liste est longue de personnalités excentriques de tout bord et même davantage, heureuses de trouver là un havre qui les valorise. N’importe quel loser passé par la Factory devient une star, au moins quelques instants. « A l’avenir, chacun aura son quart d’heure de célébrité mondiale », promet Warhol. C’est exactement ce que l’on a connu à Bruxelles en 1977, quand l’artiste a dévoilé ses portraits de Hergé à la Galerie D, dirigée par Guy de Bruyne : le plus beau monde, le plus délicat, le plus fortuné y côtoyait les paumés et autres exhibitionnistes dans le seul but de pouvoir dire J’en étais. La Factory comme lieu de socialisation, impensable ailleurs, autrement. Au-delà de la façade événementielle, The Factory rassemble ce que le milieu produit de plus créatif, quel qu’en soit le domaine artistique. Le but est simple, réaliser un brainstorming (remue-méninges) permanent : technique éprouvée qui rassemble un groupe de personnes, diverses, pas nécessairement spécialisées, afin de laisser advenir les improvisations les plus farfelues, chacun rebondissant sur les trouvailles des autres sans le moindre jugement. L’incubateur d’idées est au centre de la stratégie, car c’est souvent là que jaillit la possibilité qui fait mouche, bien plus efficacement que celle issue d’un créatif solitaire accoudé à son bureau. L’avantage pour Andy Warhol et son équipe est évident : on sent d’où vient le vent, on constitue un réservoir… pour se l’approprier, éventuellement. C’est exactement ce que dira Valérie Solonas lorsqu’elle tentera d’assassiner Warhol en 1968 : « Il avait trop de contrôle sur ma vie. » Elle était d’ailleurs loin d’être la seule à le penser, d’où les nombreuses et fracassantes ruptures. Enfin, la Factory est un lieu de travail où se fabriquent les œuvres signées ensuite par le Maître. Dès les années 1960, le brainstorming à la Warhol pavait la route (de l’enfer) des génies de la Silicon Valley, qui sont devenus les nouveaux seigneurs de ce nouveau monde féodal qui se met en place...

La marque

Toute efficace qu’elle soit, la Factory n’est qu’un outil parmi d’autres dans l’arsenal de la promotion d’une marque. Car Andy Warhol est devenu une marque. Un certain public s’y identifie, heureux de faire partie des privilégiés. Parmi eux, les collectionneurs. Ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir un original se rabattent sur les produits dérivés, les multiples tirés en sérigraphie, par exemple. Comme toute marque, le logo est primordial, que Warhol décline en look, telle sa perruque platinée qui rivalise avec les oreilles de Mickey ou la houppe de Tintin ; ses réponses mystérieuses mises en scène lors d’interviews qui laissent à penser que derrière tant d’insignifiance se cache une insondable profondeur philosophique. Il ne s’agit que de promotion. « Si vous voulez tout savoir sur Andy Warhol, vous n’avez qu’à regarder la surface de mes peintures, de mes films, de moi. Il n’y a rien dessous. » Warhol aime à se donner une image un peu autiste, voyeur froid filmant les frasques d’autrui, doux naïf enfermé dans son art, alors que, entouré de professionnels de la communication, il séduit et embobine son monde. Bien joué.

Le produit

Une marque n’existe pas sans produit. Deux choses remuent les humains, les stars (nos divinités laïques) et la mort. On n'est pas tellement loin du couple du merveilleux joint à l’angoisse, fond de commerce de la religion, jadis ! Ne nomme-t-on pas Andy Warhol le pape du pop art ? Voici pour la plupart des contenus, Marilyn, Elvis, les chaises électriques ou les car crashes. Ces extrêmes ont un point commun, l’émotion, intense, curieuse, positive dans un cas, négative dans l’autre. La cerise sur le gâteau se déguste quand star et mort se rencontrent, l’overdose médicamenteuse et Marilyn Monroe, Jackie Kennedy et son mari assassiné à ses côtés par exemple. Warhol fait flèche du bois de l’émoculture, il atteint son public au cœur et aux tripes, là où il n’y a plus de contrôle. Afin de surprendre et intriguer davantage, on verra aussi des fleurs, des vaches, des chaussures, n’importe quoi pour autant que ce soit aussi banal qu’insignifiant. Au spectateur d’en imaginer la profondeur inexistante. Il en va de même pour les portraits de célébrités réalisés à partir de documents qui n’ont rien d’artistique, prises de vue de mauvaise qualité en photomaton, ou photos de reportage. Ainsi, l’œuvre d’Andy Warhol s’articule sur la mise en présence d’un écart optimal, bonheur et adversité, mythe et insignifiance, luxe et pauvreté, célébrité et anonymat. Un miracle s’opère au cœur du tableau, comme l’alchimiste il transforme le plomb en or.

L’art

Il en va de même pour les moyens picturaux, car là aussi Andy Warhol apporte sa pierre à l’édification de l’art du XXe siècle. Souvent, il part d’un fond informel, aléatoire même, très coloré, mélange de Matisse et d’expressionnisme abstrait américain, sur lequel se greffe une image sérigraphiée en noir et blanc, un portrait, un événement. Peut-on rêver plus belles oppositions ? Si une part de l’art contemporain se définit par la défiance vis-à-vis du Un, par l’hétérogénéité et l’antinomie des éléments appelés à se côtoyer, alors on est au cœur du problème. De là les séries, autant de Marilyn, de Fleurs à la fois identiques et dissemblables. Ce n’est pas un hasard si l’œuvre d’Andy Warhol est simultanée aux célèbres portraits que Richard Avedon tire des Beatles en 1967. A ceci près que la picturalité du peintre semble davantage sensible aux matières et aux textures que celle du photographe. Warhol n’hésite pas à intervenir manuellement par des traits de dessin parfois en négatif, vite faits, du pigment arraché, ou encore les Oxidation Paintings qui sont des toiles recouvertes de peinture au cuivre sur lesquelles ses assistants urinent, l’oxydation qui en résulte étant source des plus étranges effets. Ou encore ces toiles où le pigment encore frais est saupoudré de poussières de diamant. D’autres qui réagissent différemment selon le type de lumière, etc. « Mes peintures ne correspondent jamais à ce que j’avais prévu, mais je ne suis jamais surpris », disait Andy. Que l’on aime ou pas, que l’on soit convaincu ou pas, l’œuvre d’Andy Warhol ne peut être négligée, car elle marque un jalon important dans l’art de son temps.

Andy Warhol, The American Dream Factory
La Boverie
Parc de La Boverie
4000 Liège
Jusqu'au 28 février 2021
Du mardi au vendredi de 9h30 à 18h
Week-end de 10h à 18h
www.warhol-factory.be
www.laboverie.com

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.