La couleur intérieure d'Anne-Marie Schneider

Gilles Bechet
25 septembre 2020

Dans ses dessins récents grand format présentés à la galerie Michel Rein, Anne-Marie Schneider livre des images énigmatiques et puissantes.

C’est un grand bonhomme rose qui marche sur un tapis de voitures en regardant la ville. On ne voit pas immédiatement la clé qui dépasse de son dos. Comme celle d’un automate. Rose. Le grand dessin d’Anne-Marie Schneider qui occupe la vitrine de la galerie Michel Rein est à l’image du travail singulier de l’artiste. La couleur qui irradie du personnage est généralement associée à un caractère féminin ou frivole. La silhouette monochrome nous regarde, nous fixe même, pourtant, elle est dépourvue d’yeux. En piétinant comme il le fait les rubans de voitures, vient-il nous délivrer de la dictature automobile ou cherche-t-il à se délivrer lui-même ? Mais s’il possède une clé dans le dos, par qui est-il manipulé ? Autant de questions qui resteront sans réponses.

Il en va de même pour les autres grands dessins à l’acrylique grand format exposés à l’intérieur. Des corps encore, des silhouettes de couleur non genrées, même si l’une d’entre elles porte, telle une parure, un ruban de seins en son pourtour. Le dessin est inspiré par la statue de la déesse de la fertilité Artémis, à Ephèse. Anne-Marie Schneider s’est emparée de cette image pour la faire sienne. Dans un autre dessin, il reste un sein sur le côté et deux de face à leur place. Au pied du personnage, un trait arc-en-ciel comme si le dessin n’était pas terminé, gage de liberté. Le dessin le plus énigmatique est sans doute celui où une silhouette jaune est allongée sur un fond noir. Est-ce un automate épuisé comme le laisserait augurer la clé ou est-ce une bulle de pensée pour indiquer combien il ou elle est heureux(se) d’être couché(e). La grande découpe qui scinde la feuille en deux d’une césure béante lui donne un aspect sculptural. Reste enfin le collier de billes jaunes qui s’égrènent sur la gauche en insufflant l’amorce d’un mouvement. L’intrigant personnage au trait noir avec son costume qui semble tissé de chaînes de larmes s’entrouvre lui aussi sur un gouffre noir. L’artiste quitte les deux dimensions pour des pots de larmes en papier reprenant les mêmes motifs. Dans une dernière sculpture murale, elle manipule des fils électriques colorés comme elle le ferait avec un pinceau. De rouge et de bleu. Tricoter la mer en toute liberté. Anne-Marie Schneider est bien connue pour son aversion à donner les clés d'une œuvre assez grande pour parler d’elle-même. Ses dessins sont autant de pages d’un journal personnel sans mots qui va puiser loin dans l’intériorité pour en extraire des figures fragiles et indomptables.

Anne-Marie Schneider
Rainbow
Galerie Michel Rein
51A rue Washington
1050 Bruxelles
Jusqu’au 31 octobre
Du mercredi au samedi de 10h à 18h
www.michelrein.com

 

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.