Anne Wolfers nous conte

Muriel de Crayencour
31 octobre 2020

Pourquoi se priver d’un peu de lecture subtile et délicate, en ces temps d’effondrement sanitaire et économique? Si le titre de l’ouvrage d’Anne Wolfers, Le doute, paru aux Editions Esperluète, nous fait craindre le pire, il faut le dire tout de go, il s’agit bien du pire.

Quelques mois après avoir vaincu une dépression, Anne Wolfers remarque une petite boule près de son sein… Le diagnostic confirme le scénario redouté : il s’agit d’un cancer. Entre l’opération et les traitements, les semaines défilent. A son habitude, elle dessine chaque jour dans ses carnets. Voici, dans ce petit livre de belle épaisseur, quatre mois et demi de vie - de septembre à janvier - au cœur du tsunami qu’est une maladie telle que le cancer. On retrouve avec délectation les petits personnages tracés en quelques traits de Wolfers, à la fois fragiles et courageux, qu'on avait découverts dans son premier livre, A l'ouest. Chaque jour un dessin, un effort certain, à la fois joyeux et salvateur, de transformer l'immonde réalité en une image métaphorique. Poser là, sur le papier, une trace, qui fera sens quand on la regardera plus tard. Et peut-être un livre. De quoi maintenir l'espoir, en fait !

Le 29 septembre, arrive la nouvelle. Au centre de la page, un petit réchaud, une grande casserole et dans le jus qui bout, une tête affolée, deux pieds, une petite main et une oreille dépassent. C’est la chose !, peut-on lire sous le dessin. 26 octobre : Les médecins semblent contents. Une gracieuse cigogne apporte la nouvelle. Une nouvelle vie s’annonce, en effet ! 15 novembre, Ménopause absolue : une petite dame à la tête de théière chauffe et fume. Quelle jolie métaphore des bouffées de chaleur ! 11 décembre : Dixième séance. Une silhouette toute grise, traversée par un nuage de rayons. 18 décembre : Lessivée. Un corps blanc, mince et nu traverse la page à l’horizontale. Tout est dit de l'épuisement dans ce dessin si simple mais qui serre le cœur. Le livre se termine au 15 janvier : plus jamais ça ! Un lapin s’enfuit.

Anne Wolfers illustre avec profondeur et poésie une aventure humaine forcément forte et dure, la traversée d’une maladie. En exergue de son récit en images, en deuxième de couverture, on trouve cette phrase de Karen Blixen : « Tous les chagrins sont supportables si l’on en fait un conte ou si l’on raconte une histoire pour le dire. » C'est si juste ! Faisons cela, alors : racontons des histoires !

Le doute  | Anne Wolfers  | Editions Esperluète  | 11,5 x 19 cm | 240 pages  | 22 euros  |  www.esperluete.be

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.