Anthea Hamilton et les vertus du mélange

Gilles Bechet
23 avril 2022

Pour sa première rétrospective en Belgique, l'artiste britannique Anthea Hamilton déploie au M HKA son univers fragmenté dans un joyeux kaléidoscope de codes et de références.

C'est une exposition qui ne ressemble pas trop à une exposition, et c'est tant mieux. Il y a peu de choses au mur, pas de vitrines, ce qu'on y voit ne ressemble pas toujours à des oeuvres d'art. On pense plutôt à un lieu indéfinissable entre le loft et le jardin intérieur. Anthea Hamilton est une de ces jeunes artistes de la nouvelle génération d'artistes britanniques représentative de la société multiraciale et consciente du monde qui abordent l'art de manière décomplexée, passant d'un médium à l'autre et mixant culture populaire et culture savante. Depuis le début des année 2000, Hamilton a développé une pratique complexe qui combine sculptures, installations, design textile et performances.


Hybridation des sens

Le terme Mash up, qui donne son nom à sa première monographie en Belgique, fait bien sûr référence à l'association de plusieurs éléments hétérogènes. Il est aussi emprunté au patois jamaïcain décrivant deux états contradictoires et opposés, celui où l'on se sent épuisé, "moulu", et celui on l'on se sent sûr de soi et dominateur. Une ambivalence qui reflète bien l'hybridation et l'ambiguïté des sens dans un travail qui peut prendre des significations différentes en fonction des contextes et des publics. "Le public voit dans mon travail ce qu'il a envie d'y voir", avance l'artiste.

Elle a conçu cette rétrospective qui n'en est pas une comme un assemblage d'éléments liés aux multlples projets qu'elle a menés. La mode y occupe une place très importante. Une partie de l'exposition se présente comme un show-room avec des portants et des patères où pendent des vêtements aux tissus chamarrés. Il y a aussi un espace forum en carrelage blanc immaculé qui évoque les installations de Jean-Pierre Raynaud. Les murs aux teintes pastel ont été décorés par des élèves de l'école van der Kelen, célèbre établissement où l'on enseigne l'art de la peinture décorative et du trompe-l'œil. Cet espace épuré aux lignes modernistes est destiné à accueillir, chaque samedi, des performeurs évoluant dans des combinaisons aux motifs chamarrés, la tête dissimulée dans de curieux masques aux formes végétales. Ces étranges costumes imaginés en collaboration avec Jonathan Anderson, directeur créatif de la maison de mode Loewe, renvoient aux gigantesques fruits, citrouilles et courges en cuir, affaissés telles des formes organiques sans avant ni arrière. Juste des émotions ou des idées qui ont pris la forme d'objets. Ce qui l'intéresse avant tout, c'est de créer un effet d'immersion, une sorte d'art total renforcé par les subtiles références au mouvement psychédélique avec les grands papillons imprimés sur tissu posés sur le mur. Les performeurs improvisent de fluides danses végétales qui les conduisent jusqu'à un espace tout en miroirs et reflets métalliques où iels changeront à nouveau de costume. Une métamorphose comme le trajet d'un genre et d'une sexualité fluide vers une masculinité exhibitionniste liée au pouvoir et à l'espace corporate.


Comme sur une scène de théâtre

Sous le vêtement, il y a le corps, qui est un autre point de fixation dans le travail d'Anthea Hamilton. Un corps sans affect qu'elle affirme et revendique dans ses Leg chairs, chaises-sculptures en plexiglas translucide, qui écartent les jambes comme sur une scène de théâtre et par une série de déclinaisons de bottes de dominatrice déclinées dans divers matériaux, bois, cire et albâtre. Le corps est aussi celui que la société nous donne à voir et à désirer comme ceux de John Travolta dans La fièvre du samedi soir, du jeune Karl Lagerfeld dans une pose alanguie ou encore de l'ambiguë femme-yéti du dessinateur Robert Crumb, regard machiste sur une femme conquérante, hypersexualisée et animale.

Dans un autre espace, Anthea Hamilton s'intéresse à la réappropriation des codes culturels blancs par l'élite noire. Dans son hip-hop mansion elle joue sur l'exhibitionnisme de la décoration des demeures des stars du hip-hop qui conçoivent leurs intérieurs comme un espace muséal.

L'exposition n'est pas chronologique puisqu'on y trouve Over the rainbow, une des premières œuvres de l'artiste, un autoportrait vidéo en noir et blanc où on l'entend chanter dans un ralenti poisseux la célèbre chanson du Magicien d'Oz. Même si elle s'en défend, on ne peut s'empêcher de voir dans ces images en négatif présentées à son jury de fin d'étude une mise à distance du blanchiment métaphorique nécessaire pour accéder aux échelons supérieurs de la société. Mash Up est une exposition qui déborde de propositions et de lignes de fuite, sans jamais sembler étouffante. Un surprenant jardin d'acclimatation qui hybride les postures sociales et culturelles dans une joyeuse marqueterie de sens.

 

Anthea Hamilton
Mash Up
M HKA
Leuvenstraat 32
2000 Anvers
Jusqu’au 15 mai
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.muhka.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

Newsletter
S'inscrire

Pour rester au courant de notre actualité,
inscrivez-vous à notre newsletter !

Soutenir mu in the city
Faire un don

Faites un don pour soutenir notre magazine !