Le territoire spirituel d'Anto Carte

Gilles Bechet
04 mai 2022

Le BAM montre toute la singularité d'Anto Carte, un artiste atypique en décalage avec son époque et profondément enraciné dans les paysages et les gens qui l'habitent.

Une des clés pour appréhender l'œuvre d'Anto Carte, c'est qu'il se considère comme un peintre antimoderne. Et ça, il fallait l’oser. En 1918, au sortir des horreurs de la Première Guerre mondiale, alors que bouillonnaient les avant-gardes artistiques, Antoine Victor Carte, un jeune peintre formé aux Académies des Beaux-Arts de Mons et de Bruxelles, et ensuite à Paris dans un atelier de décoration théâtrale, décide de tourner le dos aux iconoclastes de son époque pour revenir à une peinture figurative, imprégnée de sentiments religieux. Accessoirement, il signera désormais sous le patrimoine qui l'a fait connaître bien au-delà de la Belgique. Au BAM et à Mons, Anto Carte est chez lui. Ses peintures sont d'ailleurs encore visibles dans de nombreux foyers de la région et des fresques de sa main ornent quelques murs. S’il ne s’est pas souvent mis au service de l’institution religieuse, son œuvre est de bout en bout traversée d’un sentiment chrétien. Ce qui l’intéresse, ce qui l’émeut dans le message du Messie, ce sont justement les sentiments, la joie de la maternité, la douleur du deuil, la parentalité, des sentiments universels que l’on habite à Bethléem ou dans le Borinage. Un autre marqueur indélébile de l’œuvre d’Anto Carte, c’est qu'elle s'inscrit dans le paysage social et géographique de sa région, des gens qu'il côtoie au quotidien.


Intense douleur

La grande cohérence de son œuvre tout au long de sa carrière a permis au curateur de délaisser un accrochage chronologique au profit d'une approche thématique. A Bruxelles, Carte a suivi les cours de Jean Delville et de Constant Montald. Ses travaux de jeunesse seront donc très marqués par le symbolisme, mais déjà caractérisées par une très grande précision de la touche.

En se réappropriant l'iconographie chrétienne, le peintre montois est entré en lui-même pour épurer son style et suivre une voie qui, si elle emprunte parfois à la peinture de la Renaissance, voire à Bruegel par moments, est profondément originale et personnelle. Une très belle aquarelle de 1923, L'Annonciation, évoque peut-être involontairement les paysages japonais dans le rendu du tapis d'herbe, alors que l'archange Gabriel en prière derrière Marie évoque un contemporain de ce début de vingtième siècle.

Le triptyque Les Offrandes est une descente de croix où la figure du Christ est remplacée par celle d'une sirène maintenue hors de l'eau par les pêcheurs qui l'ont sortie des flots. Il peut se faire plus direct comme dans cette Pietà où une Marie en sabots est affligée par la perte du mineur mort qu'elle retient dans ses bras. L'intense douleur qui imprègne cette toile est celle d'une époque où tant de jeunes hommes ont sacrifié leur vie au cours de la Grande Guerre.

Les peintures d'Anton Carte se caractérisent aussi par une géométrie puissante, comme si les sentiments étaient à même de faire ployer les paysages comme les hommes. Les paysages des champs et le travail à la ferme l'inspirent dans une autre série de tableaux aux teintes plus chaudes, les personnages sont massifs, graves et pensifs.


Parabole biblique

Passé le filtre de cette étrangeté, on peut s'attarder sur sa peinture, sur la virtuosité de sa technique et la précision de sa touche qui derrière la gravité font vibrer une douceur apaisée.

Comme à son habitude, le BAM aime confronter les œuvres d'un artiste moderne à celles puisées dans les riches collections de la Ville de Mons. Un tableau du 15e siècle à la détrempe, un albâtre de Jacques Dubroeucq, une gravure de Dürer ou une bannière de procession du 16e siècle de la guilde des archers font écho à la peinture intemporelle du peintre montois.

Caroline Lamarche a été également invitée à distiller ses mots qui prennent la forme d'une nouvelle inspirée d'œuvres qu'Anto Carte, Emile Claus et Marcel Mariën ont consacrées au Fils prodigue. Un espace en son et en images est consacré à Tombe la neige, où un instituteur puise dans les œuvres d'art l'imaginaire pour faire revivre la neige et la parabole biblique que ses élèves ne connaissent plus. Avec Anto Carte, la neige prend la blancheur de l'émotion.

Anto-Carte
De terre et de ciel
BAM (Beaux-Arts Mons)
8 rue Neuve
7000 Mons
Jusqu’au 21 août 
Du mardi au dimanche de 10h à18h
www.bam.mons.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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