Antoni Tapiès, matières à penser

Mylène Mistre-Schaal
05 mars 2020

Depuis le 8 février, Almine Rech Bruxelles consacre une exposition d’envergure à Antoni Tapiès. Presque 40 ans après sa dernière exposition monographique en Belgique, 22 toiles nous replongent dans les ultimes années de création du prolifique peintre catalan. On y redécouvre les gestes essentiels de cet alchimiste de la matière.

Le geste

Quand on regarde une œuvre d’Antoni Tapiès, on voit d’abord le geste. On suit des yeux la main qui gratte, la lame du couteau qui creuse, le pinceau qui projette. Et bien vite, l’énergie spontanée, associée à la rudesse de la matière, nous emporte.

Petit tableau à fond noir barré de blanc, Boca i punt vermell distille cet élan vital tout comme M i grafismes, expérimentation calligraphique à la simplicité brute. Signée de l’empreinte d’une main, elle dégage quelque chose d’archaïque qui renoue avec l’essentiel. Plus loin, ce sont quelques traces de pas dans le sable sur la surface de la toile qui évoquent une présence. Les archives nous apprennent que Tapiès créait à même le sol, avec des vernis et des peintures imposant l’instantanéité, tant ils sèchent vite. Pour que l’intellect n’ait pas le temps de prendre le dessus et de corrompre la pureté du geste.

Fortement marqué par les ruelles de Barcelone qu’il fréquentait tout enfant, Antoni Tapiès imagine la plupart de ses toiles comme des murs. Des murs patinés par le temps, parfois malmenés, où s’accumulent graffitis, gribouillis et éraflures. Le peintre y sème des signes épars : cœurs, croix, bouches et autres initiales qui renvoient à une histoire qui nous échappe. S’y ajoute la présence dépouillée de matériaux de réemploi, collés à même la surface (paille, bois, objets du quotidien…). Et chaque œuvre devient un rébus, dont la signification est à la fois universelle et profondément intime.

La matière

Au fil des 22 toiles présentées, le peintre se dévoile comme une sorte d’alchimiste qui aurait fait de la matière son terrain de jeu. Elles déclinent une infinité de textures, du sable au métal en passant par le bois et le textile. De vrais champs de bataille, comme aimait à les qualifier le peintre, qui déversent une matière vivante, faite d’accidents et d’improvisations et qui s’écaille, coule, déborde ou éclabousse.

La présence tellurique de la colle mélangée à la terre, au sable ou à la poudre de marbre donne son épaisseur à plusieurs des grands formats exposés. Les ocres granuleux donnent envie d’effleurer du bout des doigts la surface accidentée pour en saisir les reliefs. Parfois la matière perd sa densité, et le vernis, utilisé seul, devient blondeur transparente. Comme dans l’étonnante Mirall de vernís, petite toile qui évoque l’art du vitrail et reprend l’un des symboles fétiches de l’artiste : la croix. Peut-on y voir une évocation de la dualité entre le terrestre et le spirituel, entre le corps et l’esprit ? Plusieurs œuvres font référence au bouddhisme et à la philosophie orientale (Dharmakaya, Sadharma-Pundarika) qui ont fortement marqué l’esthétique et le mysticisme de Tapiès.

Enigmes en forme de graffitis ? Morceaux de poésie brute ? « Œuvres talismans » comme les imaginait le peintre ? Avec leur part de mystère, leur matérialité tangible et leur force spirituelle, les toiles d’Antoni Tapiès sont un peu les trois à la fois.

Antoni Tapiès
Almine Rech Gallery 
20 rue de l'Abbaye
1050 Bruxelles
Jusqu'au 28 mars
Du mardi au samedi de 11h à 19h
www.alminerech.com

Mylène Mistre-Schaal

Journaliste