Les arbres sacrés d'Antti Laitinen

Muriel de Crayencour
12 juillet 2019

L'Espace Européen pour la Sculpture invite comme chaque année un artiste européen à exposer dans le Parc Tournay-Solvay. Dans le cadre de la présidence finlandaise du Conseil de l'Union européenne cette année, c'est l'artiste finlandais Antti Laitinen qui est à l'honneur, jusqu'au 29 septembre.

Né en 1975 à Raahe, Finlande, Antti Laitinen est diplômé de l'Académie des Beaux-Arts d'Helsinki en 2004 après de nombreuses années d'études photographiques à Turku, Finlande. Dans le parc, il présente deux œuvres, Broken Landscape intervention sur place dans des buissons et Nail Trunk, un tronc immense, déjà abattu et offert par Bruxelles-Environnement. Installé majestueusement sur une pelouse du parc, il est, depuis mi-juin, recouvert petit à petit de clous en acier, par l'artiste et le public invité. Ainsi, la grande masse de bois se couvre d'une armure qui scintille au soleil. 

Les hommes entretiennent depuis la nuit des temps un rapport intense avec les arbres qui les entourent. Dans presque toutes les traditions populaires, on trouve des arbres aux pouvoirs sacrés, garnis de clous, de morceaux de textiles, de divers objets chargés de symbole ... En Europe, il existe des Nagelbaum ou arbres à clous, qui reflètent les pratiques rituelles courantes au Moyen Âge, selon lesquelles une maladie serait transmise à l'arbre en enfonçant un clou dans son tronc. Le clou, à l'origine en acier, serait associé à un pouvoir malveillant. Le clou d'acier aurait le pouvoir d'absorber les éléments négatifs, d'attirer le mal et de le transmettre à l'arbre qui annihilerait l'effet malveillant grâce à son pouvoir vital. En Belgique, le tilleul le plus célèbre est le tilleul de Gilly mais on en trouve beaucoup d'autres à, entre autres, Floreffe, Havré, s-Gravenvoeren, Han-sur-Lesse ou Ostiches. Au Afrikamuseum il est également fait référence à cette pratique rituelle en Afrique.

A travers les vitres de la loggia de la Villa Blanche, siège de l'association Espace Européen pour la Sculpture, les visiteurs peuvent visionner deux vidéos : Marionnette (2017) et Tree Reconstruction (2012). Laitinen travaille depuis longtemps dans et avec la nature. Il fait partie de cette génération d'artistes qu'on pourraient nommer écologistes et qui cherchent à lier et re-lier l'humain et la nature, en un mouvement à la fois très actuel et urgent. Loin de contraindre ou blesser la nature, ils cherchent par leur travail à montrer l'aspect sacré de celle-ci.

L'artiste a également réalisé une reconstruction d'arbres lors de l'ouverture de la 55ième Biennale de Venise en 2013, au cours de laquelle il a abattu cinq bouleaux en Finlande, les a coupés et transportés à Venise. Devant le pavillon d'Aalto, il essaya ensuite de les reconstruire sous forme d'arbres, en utilisant seulement des clous et un marteau, dans une sorte de résurrection, rassemblant les pièces à la main dans une forme monstrueuse, petit à petit, comme un puzzle maladroit.

Une exposition jumelle est accueillie à la Patinoire royale/Galerie Valérie Bach, avec des photographies de l'artiste, traces de ses précédentes interventions et performances dans la nature. Ainsi, sans jamais blessé l'arbre, il a rassemblé des branches, petit-à-petit, en un temps long, pour créer des espaces vides à la forme parfaitement circulaire, comme des lunes pleines et claires, dans la ramure. Dans Growler (2009), il a transporté en ramant en mer un iceberg fabriqué lui-même à partir de glace récupérée l'hiver précédent, jusqu'à ce qu'elle fonde. Il a également utilisé de la glace comme matériau sculptural dans Lake Deconstruction (2011), dans lequel des blocs de glace blancs créent une sculpture, et dans Attempt to split the Sea (2006), une performance héroïque. 

Ne manquez pas ses tranches de bois entièrement recouvertes de clous, Untitled, posés au bord d'une fenêtre, chargées comme des objets sacrés, belles comme des sculptures d'art premier.

Fused by Nature
Antti Laitinen
Parc Tournay-Solvay
201 chaussée de La Hulpe
1170 Bruxelles
Jusqu'au 29 septembre
Tous les jours de 8h à 20h30 (19h30 en septembre)
Sessions de cloutage pour le public : tous les dimanches de 14h à 16h

et 

Patinoire royale/Galerie Valérie Bach
15 rue Veydt
1060 Bruxelles
Jusqu'au 27 juillet
Du mardi au samedi de 11h à 18h
http://www.prvbgallery.com/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.