La puissance et l’harmonie d’Aristide Maillol

Eric Valenne
12 avril 2023

Souvent comparé ou opposé à Rodin, Aristide Maillol fut considéré comme l'un des plus grands sculpteurs français du 20e siècle. La Piscine, à Roubaix, propose une vaste rétrospective de son parcours artistique où, à partir d'un corps réduit de formes, il a poursuivi sa quête de l'harmonie et de l'idéal féminin.


Célèbre pour ses sculptures monumentales et féminines aux formes généreuses, Aristide Maillol (1861–1944) avait déjà brillamment prouvé ses qualités d'artiste dans une multitude d’arts décoratifs avant d'exceller dans la sculpture. Monté à Paris à 21 ans et inscrit à l'École nationale des Beaux-Arts, ses débuts et son parcours artistique n’y ont pas été des plus faciles ni linéaires. La Ville lumière lui a laissé d’emblée quelques déboires autant académiques que personnels et financiers. Mais c’est notamment au cours de dessin de nus d’Adolphe Yvon qu’il fit la rencontre d’Achille Laugé et d’Antoine Bourdelle qui vont l’encourager, l'aider et le motiver. Sa première exposition au Salon de 1890 puis sa rencontre avec le groupe des Nabis verront sa peinture évoluer avec ses contemporains comme Pierre Puvis de Chavannes. Il rencontrera également Bonnard, Vuillard et Maurice Denis, puis Paul Gauguin en 1892.


Des blocs de bois

Ebahi par les tapisseries de La Dame à la licorne au Musée de Cluny, Maillol décida d’ouvrir un atelier de tissage de retour à Banyuls. Il est raconté que, laissant œuvrer ses ouvrières pendant le travail de ses broderies, il se serait mis à tailler des blocs de bois… Une révélation qui allait petit à petit le mener vers la sculpture et le travail de la pierre. Un voyage artistique qui débutera dans la trentaine et le mènera jusqu’au bout de sa vie. Nous sommes à la fin du 19e siècle et le voilà embarqué vers sa nouvelle passion, où il va s'investir entièrement. Croquis, épures puis modelages en terre vont donner naissance à des baigneuses, des Vénus, des femmes introverties, songeuses, debout, couchées, accroupies, renversées. Toutes évoquent la statuaire grecque archaïque, évoquant des allégories naturelles ou géographiques, des déesses, des personnifications quasi toujours féminines.


Sans reflets

La perfection des formes de sa Léda va impressionner Rodin lui-même. C’est également dans son atelier qu’il rencontrera Clotilde Narcis, qui fut sa compagne et son premier modèle en sculpture. Avec cet art, Aristide Maillol a découvert sa véritable vocation pour s’y imposer comme artiste de premier plan. Parmi ces œuvres exposées à la Piscine, quelques-unes furent déjà repérées par ses contemporains, qu’ils fussent écrivains comme Octave Mirbeau ou André Gide mais également les marchands et galeristes Ambroise Vollard, et les frères Bernheim, ainsi que des artistes comme Eugène Druet et Gustave Fayet.

Grâce à des prêts exceptionnels venant de tous horizons, l’expo La quête de l’harmonie de Maillol y laisse admirer le travail de l’artiste dans sa plus grande diversité, évoquant des réalisations d’avant la création des grandes sculptures qu’on lui connaît. De ce fait, l’exposition déroule l’ensemble de sa carrière avec des passages et des allers et retours entre croquis et céramiques, broderies et tapisseries, dessins et gravures. Autant d’œuvres qui ont peut-être tracé le chemin qui le mènera vers la sculpture. Sculpture sur marbre ou pierre calcaire, celle-ci étant préférée car sans reflets. Comme pour laisser seule la sculpture et la lumière s'exprimer pour elles-mêmes et sans reflets inutiles.


Sculpture silencieuse

Exécutée pour le comte Harry Kessler (comme le seront plus tard les sculptures Le Cycliste et Le Désir), la première œuvre conséquente de Maillol fut sa Méditerranée. Exposée au Salon d’automne de 1905, elle s’y est imposée dans tous les sens du terme.

Dans ce corps féminin, l’anatomie puissante et charpentée mais sensuelle se suffisait à elle-même, devenant cette « sculpture silencieuse qui ne dit rien », comme l'appréciait Rodin lui-même, ébahi par sa perfection. C'est ce que l’on aperçoit en observant les formes simples de ces corps massifs et imposants mais toujours empreints de grâce voire de volupté. Des corps parfois proches de la géométrie.

Installé à Marly près de Paris en 1903, la chance et la célébrité vont aider Maillol à travailler sans relâche grâce notamment au mécénat de la pianiste roumaine Hélène Bibesco et du comte Harry Kessler, collectionneur allemand qui lui commandera une Méditerranée en pierre après quelques bronzes et marbres, sur lesquels s’extasiait André Gide. Petit à petit, des commandes privées et publiques vont s'enchaîner avec les achats, par exemple, du monument à Louis-Auguste Blanqui (homme politique révolutionnaire), Action enchaînée puis d'autres nus féminins qui vont d’ailleurs souvent déchaîner haines et passions. Puis viendront encore d’autres sculptures grandeur nature : Pomone, Flore, L’Été, Le Printemps


Les confins de l'abstraction

Après avoir eu comme modèle Clotilde Narcis, ce sera ensuite à Dina Vierny (considéré comme sa fille par Maillol et qui diffusera son œuvre grâce à sa fondation éponyme et la création du Musée Maillol à Paris). Cette jeune fille, modèle connu, a joué le rôle de muse et de modèle pendant dix ans, incarnant dans la pierre blanche le rôle sculptural et silencieux de quelques allégories monumentales comme La Montagne, L'Air, La Baigneuse drapée, etc. 

Si l’œuvre d’Aristide Maillol incarne des formes puissantes et massives qui indiquent un grand classicisme imposé par l’artiste, elles regardent déjà vers les confins de l’abstraction, laissant à « Rodin l’expressionniste » les sentiments à lire sur les visages et les postures. Ici, les attitudes sont comme introverties, détachées du monde, plus allégoriques et silencieuses, incarnant des univers comme Méditerranée, La Rivière...
 

Aristide Maillol
La quête de l'harmonie
La Piscine
23 rue de l'Espérance
59100 Roubaix
Jusqu'au 28 mai
Du mardi au Jeudi de 11h à 18h
Samedi et dimanche de 13h à 14h
www.roubaix-lapiscine.com

Eric Valenne

Journaliste

Reporter et photographe pour de nombreux magazines et éditeurs, spécialisé dans le tourisme depuis plus de trente ans et après plus de mille voyages, Eric Valenne a plusieurs cordes à son arc...-en-ciel : la nature, l’architecture et l’art. Tous les arts, en fait. Quand je vois une œuvre d’art qui me plaît, quelle qu’elle soit, je sens vibrer en moi une bonne énergie qui m’inspire et réveille ma créativité. Et si elle ne me plaît pas, c’est que je ne l’ai pas comprise. L’art nous donne une direction, un cap. Vers quoi, aucune idée. Mais c’est comme une boussole qui nous mène à travers la vie. 

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