Art Brussels, nouveaux paysages de l'art

Gilles Bechet
21 avril 2023

Art Brussels 2023 s'invite au Heysel dans les murs de l'emblématique palais de l'Expo 1935 pour une 39e édition riche en découvertes et en confirmations.


Pour sa 39e édition, Art Brussels offre aux amateurs d'art contemporain et moderne un menu particulièrement roboratif avec 152 galeries issues de 32 pays différents présentant plus de 800 artistes. Il y a comme un soulagement après la parenthèse pandémique. Cette année proposera peu de confrontations frontales avec le monde, plutôt une diversité colorée qui résonne d'échos plus ou moins lointains, de l'introspection, mais aussi de l'engagement dans des combats liés à la racialisation, l'identité et la politique du genre.

Chez Maruani Mercier, Gavin Turk se demande ce qu'il reste de tout ça, sinon un filet de fumée. Dans son hommage à la série de Kerze de Gerhard Richter, l'Anglais crée une série de peintures de facture très classique, des vanités où il a mouché la flamme des bougies pour laisser échapper un mince filet de fumée, symbole du temps qui passe et s'éteint.


Regards accumulés

Depuis quelques années, des artistes issus du continent noir revendiquent à juste titre leur part du marché de l'art. À la Galerie 1957, Eric Adjei Tawiah réalise de saisissants grands portraits de ses proches comme pour compenser l'absence de personnes racisées dans la peinture occidentale classique. La tactilité de sa matière vient de sa touche et de l'utilisation d'un léger tissu éponge qu'il a approché la première fois en lavant le corps de sa mère à la morgue.

Anys Reimann a grandi en Allemagne, née d'un couple mixte afro-européen. Elle s'est affirmée comme artiste sur le tard en développant de puissants collages à voir à la Galerie Van Horn. Elle y représente toujours de femmes noires qui reflètent par leurs formes déstructurées et morcelées les regards accumulés pendant la première moitié de sa vie.

À côté de ses sections Prime et Discovery, Art Brussels propose aussi une section Rediscovery pour remettre à l'honneur des artistes du 20e siècle sous-représentés. Tapta qui a partagé sa carrière entre tapisserie et sculpture est lentement tombée dans l'oubli à la fin des années 1990. Maurice Verbaet, qui a racheté toutes les archives et œuvres encore détenues par la famille, en montre quelques pièces dont une imposante tapisserie torsadée, ainsi que de nombreux prototypes, maquettes et dessins en attendant la rétrospective au Wiels et deux expositions en Pologne.


Une matière sensuelle

Rodrigo Hernandez, à la Galerie P420, est un artiste mexicain qui, en résidence au Portugal, a découvert la pratique du laiton martelé. Il se l'est appropriée pour réaliser de grandes plaques, sortes d'autoportraits oniriques où il médite en armure ou se laisse dériver dans le vide interstellaire.

Kristof De Clercq nous ramène sur terre dans les paysages du Congo avec le solo show de Léonard Pongo. Dans l'envoûtante installation immersive Primordial Earth qui mêle textile, photo et vidéos, le paysage apparaît comme une matière sensuelle et mythologique née du sol et de l'air congolais autant que de la sève des rêves. Les images de forêts se fondent dans les laves d'un volcan qui se déverse dans les eaux paisibles d'une rivière au-dessus de laquelle bourdonnent les abeilles. L'artiste joue sur les perceptions en transcendant les images qu'il a prises lui-même au cours de longs voyages solitaires en s'imprégnant des récits traditionnels locaux.

La Richard Saltoun Gallery propose un beau solo de la Belge Ria Verhaeghe. L'artiste, collectionneuse compulsive de coupures de presse, les métamorphose dans un travail plastique d'une grande diversité et d'une grande richesse. Dans les petits formats de sa vertical séries, elle peint des images de personnes décédées découpées dans le journal pour leur redonner vie sur des miniatures rehaussées à la feuille d'or. Également sculptrice, elle réalise, à partir de ficelles de papier journal torsadé, de curieuses pelotes qu'elle va ensuite passer à la cire ou à la feuille d'or.


Ciels intérieurs

Chez Harlan Levey, l'artiste allemand Willehad Eilers a réalisé une fresque in situ où il revisite en épais traits de pinceau noirs des bacchanales qui se sont déroulées il y a bien des lunes dans la forêt.

Chez Meessen De Clercq, Thu Van Tran présente de nouvelles pièces de sa série Colors of grey, où elle peint des paysages abstraits qui peuvent se voir comme des ciels intérieurs où les nuages jouent avec des rideaux de pluie comme avec les nuées de défoliant dont certains se souviennent encore au Vietnam. Sa sculpture Novel without a title rassemble des feuilles d'hévéa en porcelaine. D'une infinie délicatesse et d'une infinie fragilité, elles semblent n'attendre qu'un souffle pour disparaître en poussière.

Que la chair est jolie dans les sculptures textiles de Tamara Kostianovsky à la Slag Gallery. Des carcasses ouvertes sur des paysages tropicaux, la violence de la chair découpée atténuée par la douceur des matériaux et des couleurs. C'est en arrivant aux États-Unis depuis son Argentine natale que l'artiste sans le sou a utilisé des vêtements laissés trop longtemps dans le séchoir à défaut de pouvoir s'acheter de la peinture. Son travail reflète de nombreux thèmes comme le colonialisme, la violence envers le règne animal et contre les femmes. Une autre pièce est une souche d'arbre abattu évoquant la déforestation et qui a été réalisée d'un assemblage minutieux et intriqué d'anciennes chemises de son père, à qui elle rend ainsi hommage.


L'armure du héros

Louka Anargyros nous invite chez Septième, dans un vestiaire de moto GP. Quelques combinaisons pendent, telles des carcasses à leurs crochets, des gants et un casque abandonnés comme des armures vides. Et toutes ces pièces ne sont pas en cuir mais en céramique. Par cette installation, l'artiste fait parler l'absence des corps qui portent ces combinaisons protectrices. Les logos de marques qui ornent habituellement ces vêtements ont été remplacées par des insultes homophobes. En passant d'un matériau réputé pour sa résistance à un autre - la céramique - réputé pour sa fragilité, l'artiste questionne l'armure du héros et le virilisme mis à mal par les insultes.

L'artiste taïwanaise basée à Gand Pei-Hsuan Wang a intitulé son installation, chez Ballon Rouge, Statues of Asking. Cette ensemble de délicats dessins au crayon et de sculptures en céramique explore les relations avec les femmes de sa famille à travers le filtre des anciens mythes et traditions asiatiques et chinoises. Elle nous invite dans son monde où son histoire personnelle se prolonge dans le temps et l'espace en rencontrant les mythologies et le folklore.

 

Art Brussels
Brussels expo Halls 5 & 6
1, place de Belgique
1020 Bruxelles
Du 21 au 23 avril 
de 11h à 19h
www.artbrussels.com

Gilles Bechet

Rédacteur en chef

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz et COLLECT

Newsletter
S'inscrire

Pour rester au courant de notre actualité,
inscrivez-vous à notre newsletter !

Soutenir mu in the city
Faire un don

Faites un don pour soutenir notre magazine !