Art on Paper 2019 : Les artistes à suivre

Mélanie Huchet
26 octobre 2019

A Bozar, Art on Paper 2019 nous offre pour la cinquième année consécutive une pléthore (et c’est tant mieux !) d’œuvres, de galeries et d’artistes à découvrir. C’est pour éviter de jouer des coudes lors de votre visite ce week end et de ne surtout pas rater les inratables que la rédaction s’est permise de vous concocter une petite sélection. 

La mise en scène des dessins noir et blanc à la précision quasi-chirurgicale de la coréenne Mackerel Safranski (A-Lounge) semble représenter de loin des instants de la vie de tous les jours ; une femme assise sur un canapé,  des voitures roulant sur une autoroute, le moment sacré du tea-time. Mais tout ça n’est qu’un leurre, il suffit de s’approcher pour voir que cette normalité grouille de personnages inquiétants ( des têtes décapitées, des ventres fendus, etc.) et d’animaux que l’on n’aimerait pas rencontrer au détour d’un sentier ( loups, serpents, ...). L’expression des protagonistes est vide, ils semblent démunis, effrayés. Dans chacune des scénettes, hommes ou femmes semblent ne pas être à la bonne place comme si ils étaient arrivés là par une simple errance. Et puis, que dire de ces femmes dans une totale nudité et dont le corps est souvent malmené, troué, écorché. Un écho certainement aux troubles sévères de l’alimentation qu’a du combattre l’artiste dans sa jeunesse et dont le rapport au corps reste aujourd’hui encore une obsession qui hante ses cauchemars, des cauchemars se matérialisant comme un sursaut de survie dans ces œuvres d’une puissante singularité. 

Dans la cohue de la foire, le stand de la Galerie Catherine Putman s’annonce comme une parenthèse enchantée et oxygénée. Au centre, des troncs d’arbres jaillissant du sol, au murs des robes aux motifs végétaux sont sous cadre. Ce sont les œuvres fragiles, élégantes d’Eloïse Van der Heyden. Depuis son studio proche de la forêt, la jeune  femme d’origine belge part à la recherche du bon arbre, celui dont elle prendra l‘empreinte en y enroulant plusieurs couches de papiers coréens mouillés absorbant la transpiration de son écorce, de son essence pour le transformer en une œuvre d’art à la poésie irrésistible. Cette technique artisanale sera aussi employée sur du textile, comme cette robe en soie haute-couture usée portée par son arrière-grand-mère comme pour y conserver sa mémoire. Une artiste à l’univers organique et envoûtant.

Jeune artiste né au Kerala les œuvres aux formats grandioses sur papier traditionnel indien de Shine Shivan (Galerie Felix Frachon) nous plonge dans un monde rempli de monstres-cosmonautes poilus noirs aux mains et pieds griffus, des créatures dont on ne sait pas vraiment identifier la nature. En incorporant des citations de différentes langues, en mélange sans complexe le genre du portrait figuratif occidental à des traits plus primitifs voir enfantins, on aimerait vraiment classer cet inclassable dans ce qui pourrait s’apparenter à de l’art brut. Car chez Shivan, il n’existe aucun formatage de la pensée, de la technique, des médiaux utilisés. L’homme est un esprit libre qui ne s’appuie finalement que sur son imagination et ses fantasmes. Dans ses œuvres, la nudité, les accouplements entre même ou différents sexes ont la part belle. Les contrastes, l’épaisseur du trait, les couleurs sombres, sablées, terreuses, noires et rouges sont des outils supplémentaires pour accentuer l’aspect merveilleusement inquiétant voire cauchemardesque de ses dessins. On aurait aimé voir plus que les quatre œuvres exposées, dont ce grand format déjà montré à Art Brussels.  

Dans sa série Bauhaus as imperialism, l’artiste palestinien Hazem Harb (Montoro12) propose une travail sur la mémoire, utilisant l’architecture Bauhaus installée au début du 20è siècle sur le territoire palestinien avant la création de l’état d’Israël. Dans ses compositions graphiques et conceptuelles il combine avec harmonie des photos d’archives noir et blanc de Jérusalem ou des objets ( comme une pièce de monnaie palestinienne) agrémentés de formes géométriques aux couleurs typiques du mouvement Bauhaus. L'artiste invite le spectateur à s’interroger sur les éléments qui ont séparés une population vivant jadis sur le même territoire. Un procédé à la fois poétique et esthétique pour évoquer avec subtilité et intelligence la transformation d’un lieu par l’architecture à travers la puissance politicienne. 

C’est un défi de taille que lance au regardeur le jeune artiste franco-suisse Tudi Deligne (Galerie Dys). Face à ces œuvres aux crayons de papier noir ou à la mine de plomb, la virtuosité du trait saute à l’œil comme une évidence. Mais que dire du reste ? Que voit-on face à ces formes qui nous paraissent aussi bien familières qu’énigmatiques, que dire de la perspective classique remplacée par une perte absolue des repères. Ce n’est pas juste la beauté incontestable de l’œuvre qui nous tient en haleine mais plutôt son étrangeté qui nous force à regarder de plus près de plus loin, de gesticuler follement d’avant en arrière, de gauche à droite, tout ça pour ne pas s’avouer vaincu. Car ici, le petit génie déstructure, dissout, tord avec un malin plaisir des  formes, des images connues de tous et toutes pour s’en détacher radicalement  et ne nous laisser que des miettes de formes hybrides. Un artiste-ovni qui joue brillamment avec nos nerfs ! 

S’inspirant de photos datant du début du 20è siècle, Michael Ryan (Galleria Anna Marra)  compose d’immenses formats en noir et blanc hyper-réalistes d’un voilier en feu, de femmes se maquillant dans une loge ou de portraits d’enfants. Mais quelque chose interpelle dans ses œuvres, non pas l’expression surannée des personnages au visage d’une autre époque, mais  la technique. L’artiste américain réalise ses œuvres à partir de morceaux de papier coupés sur lesquels il dessine au crayon,  au fusain, à l’encre - avant de les assembler comme un puzzle- et de les coller sur un carton délabré. Un travail titanesque ( qui peut prendre plus d’un an pour un grand format !) surtout parce que l’artiste voue aussi  une véritable obsession pour les motifs qu’il agrémente remarquablement sur chacune de ses œuvres. 

Italienne vivant et travaillant à Paris, Veronica Botticelli (Galleria Anna Marra) s’inspire de son vécu. Sur chaque œuvre aux tonalités bleu-vert-or se trouve un objet de son passé, posé là comme isolé de tout (le fauteuil de sa grand-mère, un gramophone, etc.). Il y a ici l’évocation d’une absence, de la nostalgie d’une époque révolue lui ayant appartenue. Sur ses papiers de chine, une fois l’objet dessiné, elle y jette de l’encre créant des éclaboussures, comme des éclats de voix en colère sur la disparition du passé. Une œuvre à l’âme extrêmement poétique. 

Et puis aussi n’oubliez pas d’aller... vous délecter des touchants petites formats intimistes de Johan de Wilde dont on ne lasse jamais (Hopstreet Gallery), rire avec  les célèbres chats aux corps d’humains et aux regards toujours stupéfaits du grand Alain Séchas (Baronian/Uhoda), de plonger dans les couleurs sublimissimes de l’indienne Karishma D’Souza (Baronian Xippas), de découvrir les boites super comiques de sardines de Carlos Alarcon et des portraits ludiques de Javier Caraballo (Adrian Ibanez Galeria).  

Art on Paper
Jusqu'au 27 octobre
https://www.artonpaper.be

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art  Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue avoir une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.