L'art au coin de la rue : la sculpture

Mylène Mistre-Schaal
11 juillet 2020

Avec la ville comme seul horizon, ces dernières semaines ont été celles de la redécouverte de nos quartiers, de ces rues toutes proches jamais arpentées et des recoins verts des parcs de proximité. Sans l’échappatoire de l’ailleurs, ces déambulations confinées ont affuté notre regard, en quête d’art autre part que sur nos écrans. L’occasion de renouer avec les œuvres urbaines et plus particulièrement avec la sculpture de plein air. Entre art et architecture, elle donne plus que jamais une autre échelle à la ville. Du haut au bas de Bruxelles, suivez notre parcours non exhaustif et volontairement subjectif, au fil des parcs, des places, des avenues et des carrefours où pousse l’art contemporain…


Nadim Karam, Spaces in-between, 2019, avenue Franklin Roosevelt

Deux disques d’argent se profilent sur le terre-plein central de l’avenue Franklin Roosevelt. Voitures et façades environnantes se reflètent dans ces deux miroirs tendus à la ville. Finement ouvragées, leurs surfaces rutilantes gravées et perforées laissent deviner une série de motifs décoratifs subtils, qui se dévoilent dans un jeu de transparence.

Spaces in-between est une œuvre de Nadim Karam, artiste libanais dont les sculptures monumentales font « rêver les villes » du monde entier, de Dubaï à Nara en passant par Singapour. A Bruxelles, son installation urbaine fait écho à la Fondation Boghossian toute proche, par ailleurs commanditaire du projet.

Pour l’artiste, les deux disques relèvent de la métaphore géographique. Ils se complètent, se reflètent l’un dans l’autre, dialoguent pour mieux évoquer les relations parfois complexes entre Orient et Occident. A l’image des frontières fluctuantes, des liens et des contradictions qui unissent ces deux parties du globe. En mettant en scène un face-à-face, l’œuvre livre aussi une réflexion sur l’entre-deux. Celui des chevauchements, des vides et des brèches qui reconfigurent la notion d’espace.

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Alain Séchas, Chatte à Bicyclette, 2005, rue Montagne aux Herbes Potagères

Depuis 2005, elle a posé un pied à terre au coin de la rue Montagne aux Herbes Potagères. Avec sa silhouette longiligne et ses yeux ronds grands ouverts sur la ville, la Chatte à Bicyclette est une sculpture étonnamment graphique. Comme un dessin en trois dimensions qui aurait été posé là, ou un personnage échappé d’un cartoon qui reprendrait son souffle avant de poursuivre sa course. Artiste et sculpteur français, Alain Séchas a fait des félins zoomorphiques, sur le papier ou en volume, une de ses marques de fabrique. Affublés de bouées, de gants de boxe ou de guitares électriques, ses animaux parodiques sont déclinés avec un féroce sens de l’humour : parfois cruel et souvent absurde.

Son œuvre se joue souvent du premier degré et Chatte à Bicyclette n’échappe pas à la règle de la lisibilité et de l’interprétation immédiate. Auto référentielle, déconcertante mais étrangement humaine, cette cycliste aux oreilles pointues interroge notre place dans la ville et jette un voile de couleur sur la banalité du quotidien.

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Emilio Lopez-Menchero, La Pasionaria, 2006, avenue de Stalingrad

Plus que l’acier inoxydable dont elle est composée, c’est le son qui constitue la matière première de La Pasionaria. Le son de ceux qui voudront bien s’exprimer à travers elle. En forme de mégaphone géant, l’installation donne de la voix dans le prolongement de l’avenue de Stalingrad et fait office de trait d’union original entre le cœur de la ville et le quartier de la gare du Midi.

Emilio L​ó​​​​​​pez-Menchero a choisi de s’installer à Bruxelles, qu’il présente malicieusement comme sa « cour de récréation ». Architecte de formation, il prend bien souvent la ville comme terrain de jeu, pour mieux questionner les espaces urbains et les dynamiques qui les animent. Il fait rimer espace public et politique « parce que l’espace public est un endroit de revendication », aime-t-il à dire. Récemment encore, son installation Checkpoint Charlie (2010), porte de Flandres, pointait du doigt les enjeux complexes des articulations urbaines.

Sise dans un lieu d’émigration et de manifestations sociales et politiques, La Pasionaria est dédiée à tous les migrants : elle fut d’ailleurs inaugurée à l’occasion des 40 ans de l’émigration marocaine en Belgique. Aussi audacieuse que signifiante, cette installation monumentale soulève des enjeux plus que jamais d’actualité, donne la parole au sens propre et montre la voix !

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Peter Weidenbaum, Passing by, 2008, rond-point Montgomery

Posée au bord du rond-point Mongtomery, une échelle de maître-nageur déploie l’éclat de ses barreaux métalliques. Sa présence rappelle d’abord les barbotages chlorés d’un été sans fin. Mais assez vite, la réalité de sa localisation s’entrechoque avec les souvenirs aquatiques qu’elle évoque. Ici, au bord d’un des axes les plus fréquentés de Bruxelles, la présence quasi surréaliste de Passing by intrigue !

Culminant à 4,2 mètres, l’œuvre a été pensée comme une invitation à l’immobilité dans le mouvement, au-dessus du flux quasi ininterrompu des voitures. Un perchoir pour prendre le temps d’admirer la ville qui vit, qui vibre et pour poser un regard renouvelé sur le paysage de notre quotidien. Véritable ready-made poétique, l’échelle métallique du sculpteur et peintre belge Peter Weidenbaum est accompagnée d’un poème d’Agnieszka Kuciak qui s’écrit à même le socle de béton dans lequel s’enracine l’œuvre. Intitulés Montgomery, les vers de la poétesse polonaise racontent les lieux, du fameux général en costume de pierre aux escaliers du métro tout proche en passant par l'hôtel des douze étoiles. En passant par-là, pourquoi ne pas répondre à cette invitation à la rêverie ?  

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Wim Delvoye, Cement truck, 2010, quai au Foin

C’est un camion ajouré, un semi-remorque couronné de pinacles et habillé d’arcatures, qui a garé ses jantes trilobées au milieu du quai au Foin. Entièrement constitué d’acier Corten découpé au laser, Cement truck signe la rencontre de deux mondes, celle du gothique et de la mécanique, celle du matériel (un engin de chantier) et du spirituel (le style gothique). D’un point de vue formel, elle questionne également la matière, l’ornement, le vide et le plein. De fait, il est presque impossible de parler de cette sculpture monumentale sans avoir recours à l’oxymore ! Trublion incontesté de l’art contemporain belge et maestro du détournement, son auteur, Wim Delvoye, ne se présente plus.

Une fois n’est pas coutume, l’installation de l’œuvre en plein cœur du quartier des quais a fait débat. Imaginée comme un symbole de renouveau et de modernisation de cette partie de la ville (notamment par sa proximité avec le nouveau KVS), elle a suscité une levée de boucliers de la part de certaines associations de quartier, opposées à sa présence pour des raisons de sécurité, de propreté et probablement (on le devine) pour des raisons politiques et esthétiques. Débattue sur la place publique avant de s’y installer définitivement, Cement truck nous rappelle que l’intrusion de l’art sur le territoire public n’est jamais totalement anodin. Et que le passage du musée à la rue reconfigure les équilibres esthétiques.

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Daniel Buren, Bleus sur jaune, 2009, place de la Justice

Daniel Buren compte parmi les grands noms de l’art contemporain qui ont investi les rues de la capitale belge. Pionnier de l’in situ depuis les années 1970, le plasticien a transfiguré de nombreux paysages en y déclinant ses fameuses rayures de 8,7 centimètres. Faisant de l’espace urbain un atelier à ciel ouvert, il ne cesse de questionner l’art à la rue. « A force de descendre dans la rue, l’art peut-il enfin y monter ? », s’interrogeait-il d’ailleurs dans le titre d’un de ses essais, paru en 2004. Il semblerait que oui.  

Sur la place de la Justice, c’est une forêt mouvante de drapeaux que Daniel Buren a plantée. Ses bandes implacables de géométrie y sont déclinées dans un doux camaïeu de bleus. Animée par les humeurs du vent, Bleus sur jaune donne un relief inédit à un endroit qui relevait plus du no man’s land que de la place. Entre le haut et le bas de la ville, au carrefour de différents quartiers, l’installation se laisse saisir de plusieurs points de vue. Au sol, lorsque l'on déambule entre ses mâts jaunes, elle nous frappe par sa verticalité tandis que, du boulevard de l’Empereur qui la surplombe, on frôle des yeux sa canopée ondoyante qui se déploie comme un panorama grand angle.

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Mylène Mistre-Schaal

Journaliste