Artiste, si tu le veux ou si tu le peux ?

Gilles Bechet
19 juin 2020

Dans une culture lourdement impactée par la crise sanitaire, les artistes plasticiens peinent à faire entendre leurs voix. Une Fédération des arts plastiques a vu le jour pour les représenter, les défendre et les accompagner.

Le samedi 13 juin, des bénévoles de l’asbl Feed the culture ont distribué, pour la troisième fois, sous les voûtes de la Halle M de See U, des colis alimentaires aux travailleurs de la culture démunis devant leurs portefeuilles et leurs frigos pareillement vides. Parmi eux, de nombreux artistes plasticiens. Début mai, la société de droit d’auteur pour artistes visuels, la SOFAM, a distribué un fonds, le fonds "SOFAM SOLIDAIRe", d’urgence à l’attention de ses membres mis difficulté par la crise sanitaire. Ils sont 170 à avoir sollicité ce coup de pouce parce qu’ils ne bénéficiaient pas d’un revenu stable, d’un chômage temporaire ou d’un droit passerelle puisqu’ils n’étaient pas indépendants.


Un secteur organique

Il est sans doute hasardeux de mesurer l’importance de l’art pour un pays. Chez nous, on peut déjà noter que les magasins de bricolage et les merceries ont été autorisés à rouvrir bien avant les musées. Par contre, pour ce qui est de la présence des artistes plasticiens dans le débat culturel, c’est le grand vide. La méchante pandémie qui a bouleversé l’année 2020 (et celles qui vont suivre) a agi comme un révélateur de la précarité des acteurs de la culture et de la faiblesse des mécanismes de soutien aux artistes. Mais quand on évoque la culture, de qui parle-t-on ? Dans la foulée des mouvements de réflexion sur le « monde d’après », la ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Bénédicte Linard, a réuni un groupe de 40 experts pour réfléchir au futur de la culture. Parmi ceux-ci, aucun représentant du secteur des arts plastiques. C’est entre autres pour pallier cette invisibilité - qui a pour conséquence la méconnaissance du secteur de la part des institutions - qu’est née la Fédération des Arts plastiques. Créée en mars 2020 à l’initiative de l’artiste Caspar Pixel Square, la structure comble manifestement un vide. En quelques semaines, la fédération en devenir a déjà enregistré, via sa page Facebook, plus de 1000 membres. « Les artistes sont souvent solitaires et mal représentés, remarque sa porte-parole Maëlle Delaplanche. Les arts plastiques, c’est un secteur plus organique. Les artistes acquièrent de la visibilité par leurs œuvres et leurs expositions, mais tout le processus de création et de recherche est tout à fait oublié. » La fédération se profile comme un organe inclusif et solidaire pour porter la voix, ou les voix, du secteur tant au niveau médiatique que politique et social. Elle veut aussi offrir des outils d’aide, une plate-forme d’information et un service d’accompagnement juridique et social à ses membres.


Un patchwork de revenus

S’ils sont par essence créatifs dans leur travail, les artistes le sont aussi, bien obligés, sur le plan social. La vie d’un artiste, c’est un patchwork de revenus, de situations pour faire entrer le mieux possible une pratique quotidienne dans un cadre légal qui craque de partout. Entre le tout jeune artiste qui doit galérer avec 500 euros par mois pour subsister et les vedettes du marché, beaucoup plus rares mais plus médiatisées, chacun bricole sa solution.

Connu pour ses sculptures en matériaux industriels avec lesquels il réalise des totems de nos obsessions contemporaines, Xavier Mary a proposé sa première exposition en 2005. Depuis, il a connu différentes périodes où il a pu bénéficier du chômage lié au statut d’artiste. « C’est très difficile de vivre du produit de ses ventes en galerie. Sur une pièce de 10 000 euros, par exemple, je touche 1 500 euros net. J’ai 38 ans et j’aimerais que mon boulot arrive à une forme de rentabilité. Il y a des années où j’y arrive, d’autres où c’est plus difficile. » Dans son cas, où les œuvres nécessitent souvent un budget de production important, il y a aussi le risque que ces budgets mangent celui réservé à l’artiste, qui se retrouve au final sans rémunération. Pour éviter les abus, il serait judicieux d’établir une charte des « fair practices », avec un cadre barémique pour les expositions en fonction de la taille et du type de lieu.

Dessinatrice, illustratrice, Annabelle Guetatra travaille seule. Elle peut tenir la tête hors de l’eau avec le produit de ses ventes en galerie. Comme son travail ne lui permet pas de bénéficier du statut d’artiste, elle a passé l’agrégation pour pouvoir enseigner mais ne bénéficie pour le moment que de huit heures de cours. « Je me suis lancée dans d’autres activités, comme la conception de faire-part ou de cartes d’enfants. Tout ce que je sais faire, c’est dessiner, et je n’ai pas envie d’accepter des boulots qui ne me plaisent pas spécialement. » Relativement isolée, elle n’a pas de réseau très étendu et est toujours en attente de nouveaux projets.


Une voix collective

Lionel Estève n’a jamais terminé l’école. Il a toujours voulu vivre de son travail sans dépendre d’aucune aide. A 17 ans, il a commencé son parcours artistique en assistant d’autres artistes, en travaillant dans des musées ou en peignant des maisons quand il le fallait. D’abord indépendant, il a par la suite fondé une sprl. « Je me suis toujours débrouillé par moi-même en essayant de ne pas avoir une économie trop centrée. Il y a des gens qui passent leur vie à faire des dossiers, j’en suis incapable. Mais d’un autre côté, comme j’ai réussi à m’en sortir tout seul, je trouve ça un peu bizarre d’aller demander de l’argent aux institutions ou à l'État. »

Angel Vergara s’est toujours senti en marge, avec un petit côté résistant. Sa carrière artistique a été jalonnée de statuts variables en fonction des périodes. Tantôt chômeur, tantôt sans statut, aujourd’hui il est membre de la coopérative Smart. « J’ai toujours essayé d’être le plus possible autonome en travaillant beaucoup. Une exposition menant à une autre, jusqu’à représenter la Belgique à Venise en 2011. Les relations avec les institutions ont toujours été assez compliquées, surtout en Belgique francophone. » Avec le recul, une chose qui lui a manqué, c’est une voix collective et représentative des artistes. « On est tous dans la débrouille et, de ce fait, on manque de force quand il y a des positions à prendre par rapport aux politiques culturelles. »


La redéfinition du statut d’artiste

Pour les membres de la Fédération des Arts plastiques, sondés entre le 27 mai et le 7 juin, la priorité, outre la représentation et la défense des artistes tant face au pouvoir politique que face au public, c’est la redéfinition du statut d’artiste, complètement déphasé avec la réalité du secteur des arts plastiques. Aujourd’hui, l’arbitre du statut d’artiste, c’est l’ONEM, qui octroie des allocations de chômage, béquilles temporaires face la précarité. Le régime actuel est prévu pour les musiciens, comédiens ou techniciens de la scène, soit des travailleurs intermittents, sous contrat avec un employeur. Or, les artistes plasticiens ne chôment pas, ils travaillent tous les jours, sans autre employeur qu’eux-mêmes. Solitaires, éparpillés, souvent sans statut, beaucoup d’artistes restent invisibles, surtout ceux qui sont en grande difficulté. Lors de la réunion interministérielle qui a suivi l’action No Culture No Future, Léa Mayer, seule artiste visuelle présente, suggéra d’établir un cadastre des artistes plasticiens. « On ne peut pas demander de développer des solutions sans se rendre compte du nombre de personnes concernées. »

Trop souvent encore, l’art est perçu comme un passe-temps, en gommant la part de travail qu’il implique. « La valeur de l’art n’est pas uniquement à chercher dans la vente des œuvres. Le marché ne peut être le seul critère pertinent de ce qui a de la valeur. Être artiste, c’est l’investissement de toute une vie. On ne prend pas de risques pareils si on n’a pas la vocation », conclut Kate Mayne, artiste et responsable de l’action artistique et des partenariats à la Sofam.

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.