Les histoires séculaires de Kalka

Manon Paulus
29 janvier 2021

Depuis le milieu des années 1990, l'art aborigène rayonne à l'international en attirant le regard de nombreux acteurs du milieu artistique, du collectionneur au conservateur de musée. Être la seule galerie de la capitale belge à proposer un regard sur les pratiques artistiques contemporaines des confins de l'Australie doit être à la fois un défi stimulant et une lourde responsabilité. Mais Bertrand Estrangin, directeur de la galerie Aboriginal Signature, accomplit sa tâche avec passion, tout en se faisant médiateur d'un art indissociable de la mémoire des lieux et des histoires sacrées dont les artistes sont les gardiens.

Pendant un mois, Jimmy Yanyatjari Donegan, Molly Nampitjin Miller, David Miller, Nyayati Stanley Young et Josephine Mick présentent leurs travaux respectifs au sein de la galerie. Les artistes sont parmi les plus anciens du centre artistique Ninuku Arts à Kalka, situé au cœur de l'Australie à la frontière de trois États (Méridional, Occidental, Nord). Un territoire bien reculé et non accessible au public. À travers leurs productions, ils nous guident sur les chemins de leurs ancêtres et nous racontent à demi-mot les histoires du Tjukurpa (« le temps du rêve »).

Un art de contenu

Les tableaux présentés apparaissent d'abord abstraits, mais ils sont forts de contenus narratifs et significatifs pour qui sait les voir. Si, bien entendu, des clefs de lecture peuvent être proposées au spectateur en mal de compréhension, la peinture revêt toujours une part de mystère, entretenu par le secret entourant certaines histoires sacrées. Pour nous, spectateur non aguerri, il faudra expliquer le réseau de droits et devoirs qui unit un individu avec son territoire : les récits ancestraux sont liés à des régions bien précises et seuls les initiés connectés à ces lieux seront autorisés à les peindre.

Pour cette exposition, les cinq artistes restent fidèles à cet ancrage à la terre, tout en produisant un travail singulier. Parmi la sélection, les tableaux de Jimmy Yanyatjari Donegan (1950) frappent par la place laissée à de grands champs de noirs. Des compositions aérées, simplifiées qui marquent par l'intensité de leur palette. L'artiste a d'ailleurs remporté le prix du plus grand concours d’art aborigène, le National Aboriginal & Torres Strait Islander Art Awards en 2010 pour sa peinture Papa Tjukurpa munu Pukara.

Nous avons aussi été particulièrement sensibles au travail de Molly Miller. Née en 1948, elle mène dans son enfance une vie de nomade avant de s'établir dans une mission, puis à Amata. Aujourd'hui Ancienne respectée de la communauté, elle a cofondé le centre artistique Ninuku. Elle représente, à l'aide de points, les pistes chantées de la région rocheuse de Wakapulkatjara, qu'elle a arpentées dans sa jeunesse. Les chemins, qu'un regard un peu trop pressé déclarerait inexistants, se fondent subtilement dans l'immensité de la carte. Encore un trésor caché pour qui sait voir. L'artiste joue parfaitement avec la trame de ses points et les infimes variations de couleurs pour introduire profondeur et vibration. C'est comme regarder la Voie lactée. De ce travail émerge un sentiment de connexion entre infiniment grand et modeste vie terrestre.

Enjeux multiples

Le mouvement d'art contemporain aborigène, relativement récent (milieu du XXe siècle), semble intimement lié à l'accélération du temps, aux grands changements qui ont modifié la vie de milliers d'individus. Il se veut vecteur des connaissances, des histoires fondatrices et sacrées destinées aux générations futures, afin de maintenir vivant le lien avec Tjukurpa. Mais c'est également une manière d'exister dans le monde, de provoquer une rencontre, une chance d'expliquer aux non-aborigènes les contours de leurs sociétés. Au-delà d'une pratique signifiante et spirituelle, aux qualités esthétiques indéniables, c'est un art qui soulève des enjeux identitaires, politiques, économiques.

Mais on pourrait craindre que l'expression artistique aborigène se fige dans des formes et des contextes de production, valorisés par un marché de l'art plus friand de ce qu'il pense authentique. Car c'est toute une perception de l'art contemporain non occidental qui est à remettre en question. Le rôle d'une galerie au cœur de l'Europe est dès lors crucial dans ce qu'elle choisit d'exposer au public. En tout cas, on ne peut qu'espérer que ces expositions puissent insuffler un intérêt pour les réalités sociales vécues par les aborigènes d'Australie, dont les revendications politiques ne semblent toujours pas entendues.
 

Ninuku Tjukurpa
Jimmy Yanyatjari Donegan, Molly Nampitjin Miller, David Miller, Nyayati Stanley Young, Josephine Mick
Aboriginal Signature
101 rue Jules Biesme 101
1081 Bruxelles
Jusqu'au 14 février
Du mardi au dimanche, de 11h à 19h
www.aboriginalsignature.com

 

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.

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