ARTour 2021, des mots, des sons et des images

Gilles Bechet
27 octobre 2021

Cette année largement recentrée sur La Louvière, la Biennale d'Art contemporain du Centre (ARTour) s'intéresse aux détours entre images et langage.


Les amateurs d'art qui ont l'habitude de s'aventurer hors de la capitale le savent bien, la région du Centre, et plus particulièrement La Louvière, ne manque pas de lieux et de propositions artistiques. Depuis 1997, la biennale ARTour y associe art contemporain et lieux de patrimoine. L'édition 2021, décalée cet automne suite à la pandémie, s'est concentrée sur La Louvière avec deux prolongements à Soignies et au Rœulx. Sous l'intitulé L'image conjuguée, la manifestation explore en dix lieux et avec 26 artistes, les traits d'union entre image, écriture et son.


Messages inconscients

Chez la Gantoise Arpaïs Du Bois, qui expose au MILL, peinture et écriture habitent l'une chez l'autre dans des compositions intrigantes et puissantes. L'artiste a depuis des années une pratique quotidienne du dessin, qui devient une sorte d'autoportrait répété, imprégné d'émotions, des lectures des rencontres des choses lues ou vues. Les petites phrases énigmatiques et poétiques flottent comme des messages inconscients dans un apparent chaos, tantôt calme tantôt en tumulte. Elles n'accompagnent et ne commentent pas le dessin, elles en sont l'émanation. Amputer les ténèbres, se disloquer l'âme, l'état du cœur bricoleur, les lettres et mots respirent avec les coups de pinceau et nuancent les couleurs. Dans ces teintes délavées, les traces des coups de brosse sont comme des caresses. Ces couleurs sans éclat, hors de la frénésie du moment, invitent à l'introspection.

Alessandro Filippini joue avec la lumière des mots, glissant ses propositions poétiques dans l'espace par l'ombre ou la découpe. Marc Veyrat attend le spectateur dans un labyrinthe virtuel de ses pièces-mots assemblés autour des mots qui composent Les Aventures d'Alice au pays des merveilles. A la recherche de sens, on s'enfonce dans ce dédale numérique comme la fillette rêveuse de Lewis Caroll à la poursuite du lapin blanc.


L'écume de la mémoire

A la Maison du Tourisme du Pays du Centre, Adelin Donnay livre ses portraits intuitifs, silhouettes furtives mangées par l'écriture. Des entrelacs de mots et phrases nerveuses émergés d'un manuscrit oublié se battent pour exister dans des nuages d'aquarelle.
Revenu d'un voyage en Inde, Marc Pierret a sorti de la poche de son jean des tickets de bus froissés qui emplissent sa toile de colonnes de chiffres et de mots en tamoul, loin des nuages de gaz et du bruit incessant de la circulation.

Au Musée de la Mine et du Développement durable, l'installation d'Isa*Belle et Paradise Now nous invite à nous glisser sous la corolle de ses robes de mariées. Dans ce cocon de tulles et de gazes immaculées s'égrènent des histoires d'amour comme l'écume de la mémoire du bonheur. Alain Wergifosse a posé là ses tablettes d'argile numérique, couvertes d'une écriture faite de signes organiques en vibration.

Gauthier Keyaerts a exploré le site de Bois-du-Luc, sensible aux ambiances et aux matières qu'il restitue dans une imposante installation vidéo-photo, où les images, sons et textes se caressent et se chevauchent comme dans de libres associations de la pensée.


Un artiste qui utilise le texte

Dans ses Diaries, Jean-François Octave confronte depuis près de 50 ans les images et les mots dans un tissu intime d'autofiction, de lectures, de rencontres et de réflexions sur l'actualité. À l'Espace culturel Victor Jara de Soignies, il transforme cette matière première dans des œuvres à lire et à regarder, impertinents dazibaos d'un présent qui réécrit sans cesse le passé pour mieux appréhender l'avenir en transformant le réel. Jouant avec gourmandise avec les mots, la pensée, les images et les couleurs, il compose des bandes de textes et d'images que l'on regarde comme on se promène en s'arrêtant sur un détail. Un dessin d'un torturé d'Abou Ghraib et la phrase « être d'une banalité tonitruante ». Plus loin, il explique que c'est ce qu'un critique a un jour reproché à son travail. Et il le revendique. On ne s'étonnera pas dès lors qu'Andy Warhol soit l'un de ses héros (au côté de Marcel Proust et de bien d'autres).

Connu pour son travail dans l'espace public, la station de métro Heysel, le labyrinthe en hommage à Marguerite Yourcenar, sur l'avenue Louise ou le monument de sa mythologie gay dans le quartier Plattesteen, il revient toujours à son journal, qui constitue le noyau nucléaire de son œuvre et qui compte aujourd'hui plus de 5 000 pages. « Je me suis toujours considéré comme un littéraire. Je suis un artiste qui utilise le texte parce que j'ai l'impression que l'écriture est plus suggestive. » C'est sur son iPhone qu'il manipule les images à partir de celles qu'il glane au hasard de ses promenades numériques. « Je prends autant de plaisir à travailler sur mon téléphone qu'avec de la couleur et des pinceaux. Je n'ai jamais été obsédé par la matière. » Fortement imprégné du pop art, il peut associer les mots Sex et Proust sur un coucher de soleil ou un spray de produit nettoyant en assurant que « ça raconte une histoire. » Il s'amuse à multiplier les rendus, les finitions et les typos. « On m'a souvent reproché mon éclectisme », affirme celui qui affiche au bas de son journal la devise Tout et son contraire. « J'aime bien les travaux qu'on lit à plusieurs niveaux. Ce qui m'intéresse, c'est pousser le spectateur à utiliser son imagination. »

 

ARTour 2021
L'image conjuguée
17 place Jules Mansart
7100 La Louvière
Jusqu'au 28 novembre
www.artour.be

Deux performances audio poétiques sont encore prévues au
MILL
21 place Communale
La Louvière
Transdemo 2021
Le 7 novembre à 15h
No Lockdown Sonopoetics #2
Le 28 novembre à 15h

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.