Au BAM, Lichtenstein sert les points

Gilles Bechet
15 décembre 2020

Avec son exposition-événement consacrée à Roy Lichtenstein, le BAM nous invite à découvrir toutes les facettes de cet artiste majeur du pop art qui se révèle aussi un inventeur de formes et un insatiable expérimentateur.

Roy Lichtenstein est un de ces artistes dont l’œuvre est facilement réduite à une image icône. Celle d'une blonde débarquant d’une case de comics avec son épais trait noir, ses couleurs primaires et ses trames d’impression. Cette période comics n'a duré que deux à trois ans et s'est durablement imposée comme la signature de l'artiste américain. Le premier mérite de l’exposition au BAM est d’exposer en 104 œuvres toute la diversité, mais aussi la cohérence de Lichtenstein tout au long de la carrière. Le parcours est organisé dans une logique thématique plutôt que chronologique. Et c’est très bien. Une manière de souligner que, chez Lichtenstein, l’invention et la recherche étaient permanentes, et ce pratiquement dès le début. Entre une œuvre des années 1960 et une autre des années 1990, la plus ancienne n’est pas toujours celle que l’on croit.

Un langage visuel propre

L’autre parti pris est de rassembler côte à côte les médias et les techniques. Les originaux répondent aux multiples, les sculptures complètent les peintures, les lithographies ou les tapisseries. Figure emblématique du pop art, Lichtenstein n’est pas le chantre ou le critique de la société de consommation. Ce qui l’intéresse, ce sont les formes et le langage visuel développés par les techniques d'impression de masse. Il les a synthétisés en un langage visuel propre qu'il n'a cessé d'explorer et de faire évoluer.

Pour comprendre sa démarche, il est sans doute bon de revenir à sa pratique de la gravure et de l'estampe à l'époque où il était encore étudiant à la Ohio State University et à ses débuts professionnels en tant que dessinateur et designer industriel. A de multiples reprises, l’artiste a affirmé vouloir effacer la sensibilité de la main au profit du geste mécanique, mais à y regarder plus près, les œuvres de Lichtenstein, tout à l’opposé de celles d’une machine, sont plutôt celles d’un artisan qui jongle avec les techniques, expérimente et affûte son regard.

A bonne distance de la réalité

Dans ses gravures pré-pop, on décèle ses premières influences du côté des surréalistes ou de Picasso, mais aussi des motifs amérindiens vers lesquels il reviendra à plusieurs reprises. Un hot-dog ou un plat de fruits dessiné par Lichtenstein ne nous feront pas saliver. Ce n'est pas le but, car sa source n'est pas un objet mais une image. Il en va de même pour ces miroirs qui deviennent des compositions à la limite de l'abstraction. L'émotion formelle et esthétique qu'il partage avec nous se tient à bonne distance de la réalité. La salle consacrée aux personnages féminins est tout sauf uniforme. Des femmes idéalisées façon comics aux étonnants portraits de 1989, qui s'évanouissent sous les coups de brosse, ou la série de nus où les dégradés de points Ben-Day jouent comme une caresse visuelle. Avec ses abstractions plus qu'avec d'autres thématiques, l'artiste distille quelques touches d'humour qui moquent gentiment l'action painting et l'abstraction géométrique. La salle des paysages est l'occasion de montrer que, depuis le début des années 1960, il aimait jouer avec les effets de matière des revêtements industriels comme le Rowlux ou le Mylar.

L’exposition se conclut magistralement par une œuvre extraite de sa dernière série des Chinese Landscapes, inspirée des paysages chinois traditionnels, qu’il réinterprète avec finesse et légèreté. Les traits de contour en noir ont disparu mais les points Ben-Day sont toujours là, multipliés et superposés en différentes tailles pour suggérer avant-plan et arrière-plan. Dans un subtil jeu de profondeurs méditatif, on voit aussi revenir la touche manuelle dans le rendu du feuillage des arbres. Pour capter une dernière fois le regard.

Roy Lichtenstein
Visions multiples
Jusqu’au 18 avril 2021
BAM (Beaux-Arts Mons)
8 rue Neuve
7000 Mons
Du mardi au dimanche de 10h à18h
www.bam.mons.be

réservation indispensable sur www.visitmons.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.