Au musée Dhondt-Dhaenens, Gary Hume et Francis Upritchard à l'honneur

Mélanie Huchet
23 mai 2020

Le musée Dhondt-Dhaenens présente deux expositions solos jamais vues en Belgique. La jeune curatrice Charlotte Crevits a choisi un homme et une femme : l’Anglais Gary Hume, tombé un temps dans l’oubli, qui fait son come-back, et la plasticienne néo-zélandaise Francis Upritchard, moins connue du grand public, mais qui avait représenté son pays à la Biennale de Venise en 2009.

L’innocente intranquillité de Gary Hume

Membre des Young British Artists (YBA), c’est au début des années 1990 que se fait connaître Gary Hume (1962). À la Biennale de Venise de 1999, il représente la Grande-Bretagne. Ces tableaux abstraits réalisés avec de la peinture sur aluminium donnant un effet émail brillant sont la marque de fabrique de l’artiste.

C’est dans une magnifique salle lumineuse au cadre verdoyant et aux murs immaculés blancs que l’on découvre dix-huit peintures aux couleurs gaies et ludiques ainsi que six sculptures blanches. Une atmosphère de prime abord joyeuse émane de cet ensemble. Mais ne vous y trompez pas. Approchez-vous encore un peu pour découvrir le titre de l’exposition : Destroyed School Paintings. Pour réaliser cette série, le peintre s’est inspiré de photos de presse illustrant des salles de classe détruites par les guerres avec des restes de peintures murales, typiques de celles que l’on trouve dans les salles d’écoles aux couleurs vives. Les conflits contemporains sont au cœur des préoccupations de l’artiste et plus particulièrement le sort des enfants, victimes intolérables de la folie des hommes dans la région du Moyen-Orient. On se balade, à travers ses grandes toiles brillantes, tantôt figuratives tantôt abstraites à la tonalité heureuse. Mais l’on commence à s’interroger, à s’inquiéter : qui est cette femme debout dont la tête est absente derrière un muret de briques ? Quelle est cette fumée en forme de nuage-ballon qui sort de cette jolie maison bleu ciel sur fond noir. Parmi les œuvres, deux représentent des tableaux d’écolier. Si l’un est couvert de mots en arabe, l’autre est resté noir, sans trace de craie, sans trace tout court… Un écho à l’absence, à la fermeture des écoles provoquées par les guerres.

Enfin, six sculptures blanches rappelant la Roue de bicyclette de Marcel Duchamp. "À l’instar des tableaux, cette série appelée Ghost Sculptures exploite le pouvoir de la suggestion. Elles représentent des formes anthropomorphiques et enfantines. On y voit des chevalets de bois soutenant, de manière ludique, des roues en acier pliées à la main", explique la curatrice Charlotte Crevits. Alors on se met à imaginer des bambins s’amusant dans les plaines de jeu, mais il n’y a plus d’enfants qui jouent, qui se balancent ou qui remplissent l’air de leurs rires…

Surprenant Gary Hume ! Cette manière si fine de modifier notre regard, notre perception, tout en crescendo. Vous n’y verrez rien d’atroce, rien d’inhumain, car tout est si coloré, si suggestif, si délicat. On en sort ému et bouleversé par l’absence absolue de frontalité chez ce grand artiste ingénieux et sensible.  

Francis Upritchard, la construction d’un langage visuel à part

C’est un univers interloquant que celui de la Néo-Zélandaise Francis Upritchard (1976). Pour Big Fish Eat Little Fish, cette plasticienne - basée à Londres - présente un ensemble bigarré de sculptures, d’objets, de céramiques, de bijoux aux divers matériaux (textile, céramique, verre, bronze, plastique, argile polymère, caoutchouc, balatum, etc.), le tout dans des variations d’échelle hallucinantes, allant du minuscule au colossal.

Parmi les sculptures présentes, ce sont ses personnages anthropomorphiques en tissu qui ont fait d’une pierre deux coups, sa renommée et son estampille unique. Tous colorés en vert, bleu, jaune, orange, ils portent des espèces de grigris sur des corps mous, malléables. Yeux clos, ils semblent plongés dans un monde méditatif (New Life and Hot Future). "Ses sculptures interrogent constamment les frontières culturelles, géographiques et chronologiques. Les références s’étendent des mokomokai à la littérature de science-fiction, à l’histoire, à l’archéologie et en passant par le folklore japonais", raconte Charlotte Crevis. - “Toutes les sculptures sont des portraits de moi ; elles représentent toutes mes expériences, ce que j’ai vu et ce que j’ai fait. C’est pour cette raison que je m’adonne à cette recherche libre : je ne peux pas dire que je vais représenter quelque chose de précis.", explique Francis Upritchard. C’est donc ce mélange d’inspirations multiples et cette liberté étonnante qui nourrissent ces œuvres d’un langage visuel unique. Plus loin, des bas-reliefs sculptés en bronze, semblables à des vestiges archéologiques que l’on retrouverait dans la section gréco-romaine d’un musée. Et puis l’on bascule dans le conte, la fantaisie, avec cette série extravagante d’une trentaine de chapeaux alignés sur des étagères. La Néo-Zélandaise s’inspire ici du livre écrit en 1938 par le Dr Seuss, racontant l’histoire d’un petit garçon qui ne parvient pas à enlever son chapeau devant le roi, car chaque fois qu’il le retire, un nouveau couvre-chef apparaît (The 500 Hats of Bartholomew Cubbins) !

Enfin, au fond de l’entrée du musée, une immense et puissante sculpture en caoutchouc (Legs, Long Arms Go Eeling in New Zealand). Francis Upritchard fait référence aux netsukes japonais sculptés au XVIIIe siècle. "Ces figurines masculines nues dotées d’Ashinaga (longues jambes) et de Tenaga (longs bras) incarnent la symbiose et symbolisent la collaboration harmonieuse", précise la jeune commissaire d’exposition. Ces personnages sont posés sur un socle en pierre qui met en scène Sisyphe, le héros mythologique puni à pousser éternellement un rocher contre une montagne. L’artiste ne manque pas de sarcasme puisque, pour elle, "Sisyphe est un macho qui veut toujours tout faire seul. J'ai ainsi pensé qu’il serait peut-être agréable de voir ces deux coopérateurs effectuer ensemble une tâche à la manière de Sisyphe."

Une exposition éclectique et euphorisante !

Gary Hume, Destroyed School Paintings
Francis Upritchard, Big Fish Eat Little Fish
Musée Dhondt-Dhaenens 
Museumlaan 14
9831 Sint-Martens-Latem
Jusqu'au 31 mai

Du mercredi au dimanche de 10h à 17h
https://www.museumdd.be

 

 

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclination pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.

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