Aubrey Beardsley à Orsay

Vincent Baudoux
05 décembre 2020

La grande exposition Aubrey Beardsley programmée ce dernier printemps à la Tate Gallery de Londres a été suspendue jusqu’à la mi-juillet. C’est au Musée d’Orsay à Paris qu’elle redémarre jusqu’au début janvier 2021. On y découvre la plus grande exposition consacrée au phénomène Aubrey Beardsley depuis plus de cinquante ans ! En tout, une centaine de dessins originaux sont présentés, plus quelques exemplaires parmi les éditions originales contenant des illustrations, ainsi qu’une sélection d’affiches.

Doué et abîmé

Que faire de sa vie lorsque, dès la prime enfance, on se sait atteint d’une maladie incurable ? Se laisser glisser dans la dépression ? Tenter guérir malgré tout ? Aubrey Beardsley choisit une autre solution : vivre le peu qui lui reste le plus intensément possible. Mais, comment faire, au coeur des convenances inflexibles de l’époque victorienne en Angleterre, l’artiste étant né en 1872 ? le jeune homme choisit la voie de l’art, d’autant que ce petit prodige musical précoce, également doué pour la caricature, publie ses premiers poèmes dès l’âge de quatorze ans. Il en résulte une carrière aussi brève que fulgurante de 1893 à 1898 (année de sa mort) qui a vu la production de plusieurs centaines de dessins, qui le voient fonder de The Yellow Book — dont il se fait pourtant éjecter pour cause de scandale lié au procès d’Oscar Wilde — et The Savoy, magazines innovants pour l’époque, et un roman inachevé, The Story of Venus and Tannhäuser : Under The Hill, le tout entrecoupé de longues poses où, affaibli par la tuberculose qui lui fait cracher ses poumons, Aubrey Beardsley ne peut que rester alité.

L’habit fait le moine

Sachant que le temps lui est compté, le jeune artiste quasi autodidacte refuse de transiger, et décide de laisser une trace si originale qu’elle en marquera les esprits. La mouvance du dandysme lui en offre l’occasion. A commencer par une impeccable tenue vestimentaire, costume gris-tourterelle, chapeau et cravate assortis, gants jaunes, le langage aussi précieux que châtié, tout comme les manières qui distillent l’indifférence, sinon l’ennui de celui qui se sait supérieur. Derrière tout cela, la haine des valeurs comptables de la morale de la société anglaise du dix-neuvième siècle finissant se devine. «Le Dandy doit aspirer à être sublime sans interruption, il doit vivre et dormir devant un miroir» ira jusqu’à dire Baudelaire. Ainsi, Aubrey Beardsley soigne son image à la manière des acteurs de théâtre toujours en représentation quel que soit l’endroit ou le moment. Une ascèse s’impose, qui vise à faire de sa vie une oeuvre d’art, une performance de tous les instants. Voici qui révèle une attitude très moderne, alors que le cap des années 1900 n’est pas encore passé. On comprend dès lors les affinités qui ont lié Aubrey Beardsley à Oscar Wilde, même si ces deux caractères bien trempés ont fini par s’adresser la parole via personnes interposées. Il semble que Wilde craignait surtout que l’audace et la qualité des illustrations de Beardsley lui fassent de l’ombre !

Art et production industrielle

Aubrey Beardsley ne se contente pas de contenus polémiques voire provocateurs, de sa mise et de ses manières, il comprend très vite les enjeux de la production imprimée industrielle, un outil avec des spécificités propres, qui, habilement exploitées, lui permettent de se positionner parmi les plus novateurs des créateurs du moment. Il sait très vite que l’on invente pas l’électricité par l’amélioration de la chandelle, et qu’il ne sert à rien de marcher dans les pas des prédécesseurs. Rédigés en 1893, les mots de Joseph Gleeson White, éditeur prolifique, notamment de The Studio, semblent faits pour lui : «Il se pourrait que dans les temps futurs, nos tableaux et nos poèmes n'aient droit qu'à un vague sourire de mépris, et qu'à l'inverse, nos couvertures de livres, nos revues et autres produits de consommation courante soient l'objet de l'intérêt passionné des collectionneurs… Les critiques ne savent que dire devant ce travail où la touche du peintre et le pinceau n'interviennent en rien, les peintres posent un regard réprobateur sur ces représentations qui n'ont pas besoin d'encadrement pour se faire connaître, quant au public, il ne parvient pas à prendre au sérieux une simple illustration imprimée».

En effet, comme avec les smartphones actuels, une innovation technique créée des besoins inédits. Ainsi la diffusion quotidienne à grande échelle des journaux vers 1890. Pour le dire vite, les anciennes — et lentes — techniques de gravure sur bois se mécanisent et accèdent au stade de productions de masse avec une précision, des nuances et une finesse jamais atteinte. Les larges plages noires, ou blanches, si caractéristiques, se ponctuent de lignes fines, de chaînes de points semblables à de longs colliers de perles, de la dentelle, des étincelles, des étoiles blanches ou noires qui dessinent des volutes, des voiles, des filaments, des constellations et autant de motifs délicats. Une prouesse, du jamais vu. Les seuls noir et blanc se déclinent désormais en centaines de nuances. Comme une molécule ou un atome, l’assemblage d’éléments de base — de simples et minuscules points — constitue des cellules plus larges et complexes où l’ensemble est bien davantage que la somme des parties. Pour mémoire, le tableau périodique des éléments conçu par Mendeleïev est publié en 1869, peu avant la naissance de l’artiste anglais.

Un improbable cocktail

Le pouvoir d’assimilation du jeune Aubrey Beardsley est phénoménal, car son œuvre intègre quasi instantanément nombre de concepts hétéroclites de l’histoire de l’art, des plus anciens aux plus contemporains ! Le cocktail est étonnant, qui va de Kate Greenaway à Whistler, en passant par Burn-Jones et les préraphaélites, les estampes japonaises, Art and Craft et William Morris, sans compter les technologies les plus à la pointe de l’époque. Ces différentes sources, aussi différentes soient-elles, ont néanmoins un point commun : la volonté de faire cohabiter en une seule image des démarches et des ingrédients qui ne devraient pas se rencontrer. L’intuition d’Aubrey Beardsley est sans faille, alors qu’il n’a pas encore vingt ans il choisit les artistes, les démarches et les techniques qui lui permettent de développer puis propulser sa propre oeuvre en un temps record. En adolescent aussi pressé que radical, n’ayant de compte à rendre à personne, il va droit au but, sans louvoyer, sans la moindre erreur de casting ! Un artiste rare, pour une œuvre étonnement singulière.

Aubrey Beardsley
Musée d’Orsay
Paris
Jusqu'au 10 janvier 2021
Billets horodatés à réserver en ligne
www.musee-orsay.fr

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.